Psychanalyse et idéologie

Micheline Weinstein • Récapitulations intermédiaires

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Il est plus facile d’élever un temple que d’y faire descendre l’objet du culte

Samuel Beckett • « L’Innommable »

Cité en exergue au « Jargon der Eigentlichkeit » par T. W. Adorno • 1964

It is easier to raise a temple than to bring down there the worship object

Samuel Beckett  « The Unspeakable one »

Underlined in « Jargon of the authenticity » by T. W. Adorno • 1964

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Personne n’a le droit de rester silencieux s’il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l’âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.

Nobody has the right to remain quiet if he knows that something of evil is made somewhere. Neither the sex or the age, nor the religion or the political party can be an excuse.

Bertha Pappenheim

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ψ  = psi grec, résumé de Ps ychanalyse et i déologie. Le NON de ψ [Psi] LE TEMPS DU NON s’adresse à l’idéologie qui, quand elle prend sa source dans l’ignorance délibérée, est l’antonyme de la réflexion, de la raison, de l’intelligence.

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© Micheline Weinstein  / 12 août 2015

Récapitulations intermédiaires

[À qui sera intéressé-e et manque de temps pour lire Malaise dans la civilisation dans le texte, cf. Peter Gay, Freud, p. 635 :

 

« La notion d’un surmoi défini en termes culturels [suggère Freud] devrait nous autoriser à parler de cultures névrosées et de formuler à leur propos des hypothèses thérapeutiques tout comme pour un malade. Mais [continue-t-il] il faut user de la plus grande prudence. L’analogie entre l’individu et la culture est étroite certes, mais n’en demeure pas moins une simple analogie. Une mise en garde d’importance et qui permet à Freud de se poser en chercheur et non en réformateur vis-à-vis de la société. Il déclare en toute clarté qu’il ne souhaite nullement se donner pour un médecin de la société, capable de guérir ses maux : “Aussi, je renonce à prendre le risque de m’ériger en prophète face à mes semblables, et m’incline devant leur reproche selon lequel je ne suis pas à même de leur apporter quelque réconfort, puisque c’est cela que tous requièrent, des plus sauvages révolutionnaires aux plus fervents religieux.”* »

 

* (Ma traduction, in Das Unbehagen in der Kultur, éd. originale, 1930, Internationaler psychoanalytischer Verlag, Wien).]

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La publication de ce que j’ai intitulé « Travaux d’école • Un autre Schreber » - dont, si l’on s’en réfère à la qualité du contenu, le livre de Bullitt m’avait servi exclusivement de surpport à un essai d’application des “mathèmes” -, puis celle de l’entretien de Jacques Sédat avec La Croix, m’ont soufflé quelques réflexions complémentaires.

Récemment, Le Monde a publié un article de Franck Nouchi, Gaëtan Gatian de Clérambault, de blouses en voiles, dans lequel il rappelle les déclarations de Lacan, selon lesquelles Clérambault fut son “seul maître”. Ne revenons pas sur ceci que les qualités de Clérambault, selon l’ouvrage de Claudette Damas, seraient apparues comme de [je souligne en italiques],

 

Froideur, mépris, inhumanité : voici les qualificatifs qui, disons-le tout net, accompagnent la réputation du Maître. Gloire incontestée de la psychiatrie mais peu soucieux d’humanisme, Clérambault est surtout le porte-drapeau d’une science inféodée à la neurologie. Son célèbre automatisme mental, dont il précisera la thèse l’année suivante au XXXIe congrès des Aliénistes et Neurologistes de France, n’est pas seulement l’aboutissement de sa carrière, il est, plus certainement encore, sa ligne de défense contre la psychologie des profondeurs, l’idéogénèse de la psychose et, bien sûr, la psychanalyse, cette psychanalyse si mal représentée à l’époque par Angelo Hesnard.

Georges Heuyer, son adjoint, saura d’ailleurs remercier son illustre confrère d’avoir su tenir tête à l’inconscient freudien, théorie mystique rangée au magasin des accessoires, élucubrations systématiques tout juste dignes des surréalistes. Car loin de penser, comme Freud, que les rebuts de la vie mentale que sont les lapsus, les rêves et les actes manqués sont le retour d’une vérité en mal de se dire, Clérambault n’y voit, à la façon de Taine, que des éléments insignifiants, langage perverti d’un cerveau malade.

 

Il est tout de même étrange que le “seul Maître” à penser, à écrire et à agir, de Lacan se soit trouvé, quels qu’aient été ses apports strictement localisés à la psychiatrie, être un détracteur de Freud.

Ne revenons pas sur la carte postale laconique de Freud, “Merci pour l’envoi de votre thèse”, adressée à Lacan en 1932. Freud était un proche de Marie Bonaparte, co-fondatrice de la SPP en novembre 1926, amie de Rudolph Lœwenstein, tous deux rompus aux bisbilles, aux déloyautés mortifères, de leurs collègues.

Jacques Sédat dans cet entretien avec La Croix, Lacan, l’inventeur du réel, pointe la contiguïté de la construction par Lacan de ses fameux “mathèmes” et son appréciation sur l’Église catholique. Ainsi,

 

Lacan écrit, dans « L’Étourdit », en 1972 : “Rien ne prévaudra sur l’Église jusqu’à la fin des temps.” Que faut-il comprendre par là ?

 

Jacques Sédat - Lacan pensait qu’il fallait prendre en compte la capacité de l’Église à transmettre la culture. Ce sont les moines qui ont transmis les cultures grecque et latine. Et l’Église a duré, alors que toutes les civilisations disparaissent. Or, pour Lacan, la psychanalyse n’était pas seulement le processus qui consiste à permettre à un sujet d’aller au maximum de sa subjectivation. À ses yeux, la psychanalyse a également à transmettre quelque chose, contre la civilisation de masse dans laquelle on se trouve.

C’est le moment où il est en train d’inventer le « mathème », qui est pour lui un signe algorithmique qui permet une transmission intégrale de la pensée psychanalytique. C’est en quelque sorte le moment où apparaît le troisième Lacan : il y a eu le Lacan du rapport à Freud ; puis le Lacan qui, à partir du « RSI », élabore une vision originale de la psychanalyse ; le troisième Lacan intervient avec le mathème, où il prend le modèle de l’Église catholique comme transmission intégrale de la culture, pour tenter de faire de la psychanalyse et du discours psychanalytique qui est le sien quelque chose d’intégralement transmissible.

 

Il est tout aussi étrange que ses fidèles séides, notamment maoïstes, n’aient pas entendu (et ne prennent toujours pas résolument en compte), lors de je ne sais plus quel séminaire, Lacan déclarer : “Je ne suis pas un homme de gauche.”

Il va sans dire que pour l’auditeur et le lecteur classiques, en ce qu’“intégral” signifie simplement “sans aucune restriction”, cet adjectif est absolument antinomique à l’enseignement de la  psychanalyse, ainsi qu’à l’analyse indéfiniment infinie [Endliche und unendliche] des psychanalystes.

Mais puisqu’en l’occurrence “mathème” s’inspire des mathématiques, qu’en est-il ? Voici une représentation graphique de l’intégrale encadrée en pointillés,

 

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et deux de ses définitions, 

 

Une certaine intégrale dépendant d’une fonction arbitraire ne peut jamais s’annuler (H. Poincaré, Valeur sc.,1905, p. 18). Une intégrale dont on donne les conditions initiales (aux limites) est appelée intégrale définie (Berkeley, Cerveaux géants,1957, p. 253).

 

Aux néophytes, suffisamment solides pour ne pas tourner délirants, nous souhaitons bon courage !

En tant que substantif, “intégrale” serait alors plutôt compatible avec une théorie du totalitarisme.

Bref, pour asseoir son hégémonie, Lacan, flottant incertain sur les mathématiques, aspirant à se faire reconnaître seul psychanalyste digne de cette appellation par les psychiatres, les intellectuels et par la planète entière, occupa alors le terrain de la métaphysique et réussit en France à convaincre que la psychanalyse n’était après tout qu’une branche de la philosophie. Côté professionnel, histoire de s’exonérer de toute responsabilité, sa directive séduisante étant que “le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même”, quiconque eut le loisir de s’intituler “psychanalyste”, sans avoir délibérément pris la peine d’étudier l’œuvre de Freud ni même être analysé. Quel mondain succès !

Maintes femmes fragiles en analyse chez Lacan se transmuaient en érotomanes ; les hommes, hypnotisés, contractaient une rigidité mortifère d’obsessionnels. Les praticiennes et praticiens, murés dans un sépulcral silence, lors de leurs séances courtes, guidés par la Voix de leur Maître, hermétiques devant les souffrances humaines, ne pouvaient ni écouter ni entendre.

Nous fûmes quelques-unes et quelques-uns à recueillir des analysants de Lacan et de ses élèves, devenus hagards, principalement des femmes.

La vie, le désir de vivre ou de renaître étaient taris. Cette École ressemblait à un mausolée pyramidal.

Freud, son œuvre, ses élèves, dont les derniers réels freudiens français disparus voici un quart de siècle, celles et ceux qui, chacune et chacun avec son style singulier, faisaient progresser la théorie et la pratique, furent ainsi laminés.

De par mon itinéraire biographique, ma seule certitude était que la découverte par Freud de la psychanalyse permettait enfin, tel un hapax dans l’histoire, à l’humain, quelle que soit sa provenance, d’échapper aux codes fermés des coteries en tous genres. Quelle candeur !

Côté transmission de la culture par l’Église, arrêtons-nous un instant sur le vocable “mariage”. Pour les non-croyants, vilipendés par les prédicants actuels lors de la polémique sur “le mariage pour tous”, c’est-à-dire aussi pour les homos, il ne s’agissait aucunement de contester l’égalité des droits civils, mais de soumettre à l’étude le seul signifiant “mariage”, en tant qu’investi par la religion, quelle qu’elle soit, depuis des siècles. Outre que les homosexuels, ayant revendiqué pendant des années leur différence, voulaient soudain faire “comme tout le monde”. Les autorités se sont alors davantage attardées sur l’indifférenciation des sexes, la théorie dite “du genre” plutôt que sur l’égalité des droits, alors que la sexualité homo ou hétéro des hommes est distincte, dans l’aspect pulsionnel de son usage, de celle des femmes, homos ou hétéros. La violence de la polémique, l’arbitraire des décisions, eurent été facilement évitables si l’on avait simplement amendé le PACS et laissé aux croyants la sacralisation du mot “mariage”.

Dans la même veine, on a imposé la féminisation des articles masculins en ajoutant un “e” à certains substantifs (qu’est-ce qu’on fait avec le pluriel ?), en discussion depuis plusieurs années. À l’époque, j’avais été relativement gauloise avec cette remarque : “Ce n’est pas parce qu’on ajoutera une queue (un “e”) à une femme qu’elle se muera en homme.” J’aurais dû, plus raffinée, préférer à “queue”,  “un organe”. Ce n’est pas parce qu’on dit “La Maire” d’ici ou de là, alors qu’autrefois on proférait avec perfidie “la mairesse”, que le sexisme a disparu des mœurs humaines, il est au contraire resté tel quel flamboyant dans les médias et autres supports, privés comme publics.

Ces nouveautés me rappellent qu’au temps de Freud, on prétendait que la sublimation, c’est-à-dire la maîtrise par l’humain de ses pulsions, avec pour objectif de les dériver vers un but plus élevé, non animal, était l’apanage des hommes ! Grand merci pour quelques-unes en vrac, Rosa Luxembourg, Anna Freud, Thérèse d’Avila, Olympe de Gouges, Nina Simone, Camille Claudel, Marie Curie… et combien de leurs égales… !

Je terminerai par les diktats et ukases, les interdits de penser et de dire, les ingérences dans la vie privée, actuels, qui me dérangent :

• j’aime la voix d’Édith Piaf, je n’aime pas la plupart des textes de ses chansons ;

• la vitesse causée par les outils informatiques avec son effet dictatorial : difficile de penser, de vivre, selon mon rythme biologique ;

• le verbe : naturaliser, objet de mon antipathie. Naturaliser signifie – a) “conférer une nationalité à un étranger ou un apatride ; b) Restituer à un animal mort, par taxidermie, l’apparence du vivant.” Grâce aux lois de Vichy et bien que née à Paris sous l’Occupation, je fus donc, à peine adolescente, naturalisée, c’est-à-dire à la fois française et empaillée, dix ans après guerre, néanmoins Pupille de la Nation* ;

• les termes “conservateur”, “réactionnaire”... que l’on rencontre rarement quand il s’agit de confits de privilèges. Pour éviter toute ambiguïté avec “conflits”, précisons que le verbe “confire” signifie : “macérer des substances comestibles, végétales ou animales, dans un élément qui les imprègne et assure leur conservation” ;

• la stratégie actuelle, idéologique, de diversion, à forte dominance sexuelle, nommément celle de l’ingérence exhibitionniste dans l’espace privé. N’est-il pas possible d’utiliser les outils institutionnels pour assurer l’application des lois tout en respectant l’intimité d’autrui, sa liberté de penser, à condition qu’en pratique il n’excède pas, dans ses dires et agissements, les limites, non seulement de la légalité, mais aussi du respect qui lui est dû… ? À titre d’exemple, les éventuels intéressés pourront relire les textes des lois Neuwirth (1967) et ses amendements ultérieurs sur la régulation des naissances,

 

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000880754

 

et la loi Veil, sur l’interruption volontaire de grossesse,

 

http://lycee-vincendo.ac-reunion.fr/LesGrandsDiscours/spip.php?article51

 

Aucun de ces textes ne s’immisce dans les secrets de la vie privée ;

 • la pédanterie burlesque du vocabulaire appliqué à l’éducation : “algorithme, paradigme…” ; dans les médias : “schizophrénie”, que l’on balance à tout bout de champ au lieu de “perversité”, dont la perversion des systèmes en place fait le lit. Le clivage qu’elle implique chez le pervers est complètement étranger à celui du schizophrène ; et bien sûr, la mode de l’“empathie” qui, si elle existait vraiment chez les humains, tout comme la “fraternité”, se manifesterait et aurait déjà changé la face du monde.

 

M. W.

12 août 2015

 

* Cf. détails du 2 mars 2015 dans Derniers courriers à Yad Vashem Jérusalem, au sujet de la Lecture / Spectacle « À la bonne adresse » à,

 

http://www.psychanalyse.et.ideologie.fr/dern-courr.html

 

 

 

ψ  [Psi] • LE TEMPS DU NON
cela ne va pas sans dire
© 1989 / 2015