Psychanalyse et idéologie

Micheline Weinstein • Réponse à une suggestion • 6-Journal

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Il est plus facile d’élever un temple que d’y faire descendre l’objet du culte

Samuel Beckett • L’innommable

Cité en exergue au « Jargon der Eigentlichkeit » par T. W. Adorno • 1964

It is easier to raise a temple than to bring down there the worship object

Samuel Beckett  « The Unspeakable one »

Underlined in « Jargon of the authenticity » by T. W. Adorno • 1964

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Personne n’a le droit de rester silencieux s’il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l’âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.

Nobody has the right to remain quiet if he knows that something of evil is made somewhere. Neither the sex or the age, nor the religion or the political party can be an excuse.

Bertha Pappenheim

point

ψ  = psi grec, résumé de Ps ychanalyse et i déologie. Le NON de ψ [Psi] LE TEMPS DU NON s’adresse à l’idéologie qui, quand elle prend sa source dans l’ignorance délibérée, est l’antonyme de la réflexion, de la raison, de l’intelligence.

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© Micheline Weinstein

 

 

6 • Suite Journal ininterrompu par intermittence 2020

 

Extension des post-it en vrac

 

Ich will Zeugnis ablegen bis zum letzten

[Je veux témoigner jusqu’au dernier jour]

Victor Klemperer • Journal 1933-1947

 

 

Réponse à une suggestion

 

17 mai 2020

 

Chère***

 

À la suite de quelques remarques de ma part, développées par ailleurs, au sujet des institutions de toutes extraces hiérarchiques établies sur une structure que je désigne par perverse fixée dans l’infantile - et non “schizophrène”, selon l’emploi abusif en cours depuis un demi-siècle d’une terminologie psychiatrique détournée -, vous m’avez suggéré de “laisser tomber” mes interprétations concernant les conduites de collègues lacaniens.

J’avais omis de préciser que mon propos ne s’adressait pas à des patronymes de psychanalystes, mais était l’objet d’un travail subjectif que j’ai entamé voici 53 ans, dont celui inclus entre autres travaux, de ce « Journal 1967-2020 », sur l’évolution en France de la psychanalyse, de psychanalystes lacaniens à titre individuel, d’aréopages...

Vous dites qu’un tel, une telle, des tels, sont ce que j’intitule des pieds nickelés ou des loquedus, c’est-à-dire ne méritent pas d’être convoqués, chacun, chacune, par son nom, et je suis entièrement d’accord avec vous, outre qu’il n’est pas dans mon style d’indexer ad personam, en particulier ces gens-là.

Cependant, suis-je sans doute trop imprégnée de valeurs traditionnelles, j’estime qu’il est dommageable envers les êtres en souffrance, lesquels livrent leur vie à l’écoute de psychanalystes censés en avoir la charge, quand l’on s’intitule psychanalyste déclaré exercer la psychanalyse, tout en étant atteint de crétinisme.

Cette position serait-elle due à mon itinéraire biographique ?

Quand, autour de mes 17 ans, je me suis mise en quête de trouver un ou une psychanalyste pour entreprendre une analyse personnelle, par manque d’argent, j’ai tout d’abord contacté ce qui s’appelait encore l’Institut de la rue Saint-Jacques.

Il n’y avait pas de place disponible à titre individuel avant des mois, si bien qu’à l’image d’un rituel médical, me fut proposée une analyse par un expert autorisé devant des postulants analystes.

Ce fut exclu.

Pour aller ici au plus bref, n’ayant eu d’autre repère de par ma naissance dans un monde investi par la Terreur, et en l’absence d’un “Moi” qui n’avait pu se construire, la psychanalyse consistait à mettre à l’épreuve la question que se posent très tôt les enfants : d’où est-ce que je viens ?

La seconde qui la suit de près, celle de la sexualité : comment ai-je été fabriquée ? ne m’intéressait pas.

Pour ce non-moi d’alors, la psychanalyse était la seule discipline, à l’exception de l’art, qui symbolisait le décri de toute appartenance à une classe sociale, une coterie quelle qu’elle soit, bref, à une idéologie, consciente, inconsciente ou de fait.

Alors que je ne croyais pas aux lendemains qui chantent - encore moins depuis -, j’étais pourtant niaise.

Après quelques années d’errances d’un-e psy à l’autre, issu-e de tel ou tel enseignement, sans grand effet sur mon mal-être, dans un échange à bâtons rompus avec Françoise Dolto, j’ai fait allusion, outre à ma boulimie qu’elle connaissait pour la lecture, à mon goût pour la musique - ce langage universel immémorial - qu’elle connaissait également et partageait, de prédominance dite classique, mais aussi pour la voix, le jazz, prenant en exemples de références à l’époque Mahalia Jackson et Louis Armstrong [Go down, Moses… let my people go...].

F. D. m’a donc orientée vers la seule psychanalyste en la France d’alors, née dans un continent tropical de culture francophone, berceau du vaudou, assujetti à la colonisation à la fin du XIXe siècle, elle-même, l’expérience auprès d’elle me l’ayant appris, grande amatrice de musique.

C’est ainsi que se fit mon entrée concrète dans le milieu lacanien.

J’ignorais que pour un temps versatile mon analyste était située à la droite du Père, nommément Lacan.

Plus tard, pour amorcer ma formation à la pratique de la psychanalyse, je lui ai annoncé que j’avais choisi François Perrier pour contrôleur ou superviseur, à mon sens le meilleur clinicien et théoricien de France avec Dolto pour la clinique. Sa réponse fut d’une telle indécence que, sortant de chez elle en titubant, sur le bateau de son immeuble, j’ai glissé et me suis cassé le coccyx, ce que l’on appelle en avoir eu plein le dos ou plein le c... de ce langage.

Et ai pris rendez-vous avec Perrier.

À l’usage, j’ai su que j’avais plongé dans une fournaise, celle de la méchanceté, des rivalités de pouvoir, des ragots, des faveurs et des vogues, des homicides intellectuels, de l’esprit et des mœurs de secte, par-dessus tout ça, de l’ignorance délibérée par des gens privilégiés grâce (si j’ose dire) à leurs affiliations familiales et culturelles.

Un exemple = des centaines d’ouvrages psys, de colloques, de discours collectifs ou individuels, traitent de la psyché des héritiers directs de la déportation des Juifs. Je ne m’en tiendrai ici qu’aux orphelins intégraux de déportés assassinés lors de la 2e Guerre Mondiale et antérieurement dans les pogroms, dépourvus de patrimoine qui puisse les cataloguer dans une classe sociale dite favorisée.

Or, dans la vie réelle, il n’est pas rare qu’“on” - pour la plupart, ce sont des psychanalystes lacaniens non-analysés* -, leur parle, agisse envers eux, parfois à l’aide de signifiants déterrés du vocabulaire du XIXe siècle ou ramassés dans la première moitié du XXe, sans un minimum de respect humain, les empilant en tas ou les assimilant, pour cause de traumatismes n’est-ce pas, à des “cas” psychiatriques, les “pôvres”, comme si la psychanalyse n’existait pas, autrement dit comme s’ils étaient invalidés à tout jamais d’une maîtrise de leurs symptômes.

“On” leur jette des calomnies ad personam, comme ça se fait dans des millions de familles en quelque sorte. Détenant la vérité unique et indivisible, “on” toise et méprise leurs apports sous toutes leurs formes, ceux de l’espèce féminine en tête et, si l’une de ses représentantes orpheline ou pas, fortunée ou non, n’est pas mariée, n’a pas conçu d’enfant, ose se manifester comme être pensant, c’est pire !  

Bon, j’en arrête là avec le bastringue lacanien.

Micheline W.

 

* Cf. François Perrier, Voyages extraordinaires en Translacanie • Mémoires, Lieu Commun, 1985

 

ψ  [Psi] • LE TEMPS DU NON
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