© Jean-Jacques
Moscovitz
Septembre 2010
Attentats-suicides,
suspens de la pensée et du politique
Quelles
conséquences en France ?
par
[Première
publication dans la revue de psychanalyse «
Topique », n° 83, septembre 2003]
N.B.
10 septembre 2010. Ce texte, bien que daté
de 2003, n'a rien perdu de son actualité,
il suffit d'y ajouter les noms de lieux, d'événements
et de personnages apparus depuis 7 ans sur
la scène publique.
Les
attentats-suicides de par leur horreur néantisante
ont un effet destructeur sur la possibilité
même d’en parler au point qu’au
sein du couple politique/média s’en
atténue la perception en exacerbant nos
enjeux déjà si passionnels. De telles
violences provoquent un suspens
de la pensée, un abandon de tout esprit
critique, toute pudeur.
Surviennent
alors, selon le camp où l’on se retrouve,
des anathèmes, des louanges, des arguments
d’autorité, signes d’une revendication
hypersubjective qui sauverait la pensée
face au désastre politique, discursif,
éthique que ce terrorisme-là produit.
Ces violences des tueurs kamikazes ne sont-elles pas des conséquences
du mutisme sur des violences passées au sein des générations arabes antérieures ?
Utiliser
une lecture psychanalytique de tels faits fondée
sur la notion de refoulement est-il possible,
sans tomber dans une psychanalyse du géopolitique ?
La critique méthodologique veut qu’une
telle approche de faits soit énoncée
dans la parole singulière d’un sujet
à un praticien choisi pour cela…et
ici ce n’est pas le cas…malgré
cela le lecteur, devant l’attentat-suicide,
percevra-t-il cette dimension néantisante
de la pensée, pour nous qui ne sommes pas
sur le terrain, dimension qui mérite cet
abord inhabituel, pour moi en tous cas.
Situons
en effet notre temps actuel depuis les Procès
de Nuremberg (1945/47) dont les attendus sont
maintenant au fondement du droit des Etats démocratiques.
Cela situe juridiquement le Droit en place de témoin de la Rupture de l’Histoire, celle de l’histoire des gens, de leur vie, de
leur mort aussi : juifs, tziganes, malades mentaux,
homosexuels. Le tribunal de Nuremberg inscrit
une telle rupture comme symptôme de notre
20ème siècle qui se ramifie dans
les discours propres à l’intime de
chacun et dans ceux inhérents au collectif.
C’est en quoi notre actuel lui est relié :
les Procès de Nuremberg ont été
suivis directement par la création de l’ONU,
et, presque à l’unanimité,
s’ensuivit la création de l’Etat
d’Israël, déjà fondé
en fait dés les années trente.
À
Vienne en 1969, la Conférence itinérante
créée par l’ONU sur les Crimes
contre l’humanité définit
ce crime comme atteinte à l’ensemble
des générations et de la culture.
Car si la transgression de la loi dans le crime
individuel est une transgression localisable et
transmissible, la transgression dans les crimes
contre l’humanité est destruction
de la loi. De la Loi dans les lois. D’où ici l’intérêt
psychanalytique pour de tels Procès qui
sont nécessaires pour dire cette atteinte
de la parole. Qu’il se produit un attentat contre elle. Et
un tel attentat n’est pas un martyre, mais
bel et bien un meurtre de la parole.
***
La
Rupture de l’Histoire de 1939/45 n’est
pas la cause unique bien sûr des violences
actuelles dans le monde. Mais du fait de son impact
sur la pensée, on percevrait celles d’aujourd’hui
à travers le prisme déformant et
inévitable de la rupture de l’Histoire
(la Shoah), et cela se difracte dans les liens
sociaux et les discours de façon planétaire. Les réseaux kamikazes, dormants ou éveillés,
y sont soumis aussi.
Bande
à Baader en Allemagne, Brigades rouges
en Italie, Armée rouge japonaise, Action
directe en France, sont tous des groupes terroristes
des années 60/70 nés dans les pays
ayant participé activement ou comme complices
(la France) à l’attaque destructrice
du genre humain par le nazisme. Ils en ont été
les symptômes longtemps ignorés.
De
telles violences collectives sont en rapport avec des filiations individuelles
rendues sourdes, aveugles, muettes. Qui surgissent
dés lors que les générations
qui les précédent n’ont pas,
à temps, rendu compte de l’attaque produite. Oui, cela
reste toujours à dire dans des lois et
des procès, et dans des œuvres d’art.
Car l’œuvre et notamment le cinéma
interprète la destruction de l’écart
entre le singulier et le collectif inhérent
à la parole
***
Un
même processus de silenciation dans
leurs filiations produit-il aujourd’hui
des violences/meurtres dans les attentats-suicides palestiniens commis par les branches armées
laïques et religieuses, comme ceux commis
par Al’Qaïda et Ben Laden. Suicides/homicides
collectifs. Leur action de tuerie est de se tuer
« parmi les juifs »/les occidentaux
« en tuant le plus de juifs »/d’occidentaux.
Pourquoi dès lors a-t-on inclus les kamikazes
dans le décompte minutieux des tués
de la guerre entre Israël et les Palestiniens
? Non pas que leur mort ne soit pas à respecter
mais ils ne sont pas abattus par Tsahal.
Leur
mort est liée au fait d’avoir obéi,
fanatisés, à leurs chefs, et à
des imams fous de l’existence de l’Etat
d’Israël, et de l’Occident. Leur
choix est de préférer mourir en
tuant.
***
Le
peuple palestinien souffre énormément aujourd’hui
du fait de la guerre et de ses exactions de part
et d’autre. Mais le peuple palestinien souffre
aussi du fait de ses chefs corrompus, pousse-au
crime dans ces suicides/homicides. Chefs incapables
de construire le passage de leur peuple à
la modernité actuelle qui, acceptée
ou pas, est celle de l’Occident, quelle
que soit la gravité de ses défauts.
[La guerre d’Irak contre Sadam Hussein menée
par les anglo-américains le montre aujourd’hui].
Ce
passage, me semble-t-il, est nécessaire
pour bon nombre de pays du Moyen-Orient pour être
enfin partenaires sur notre chère petite
planète de façon équitable
et indépendante.
Oui,
que se passe-t-il côté générations
des familles arabes contemporaines de la 2ème
guerre mondiale pour que leurs filiations
aboutissent à de telles violences kamikazes au point qu’ils poussent leurs enfants en âge d’être
soldats à s’emboutir dans les Twin
Towers en guise d’entrée dans le
monde occidental, ou de se faire éclater
le corps au milieu de civils à tuer au
maximum à Tel-Aviv, Jérusalem, Netanya...
Leurs
corps en morceaux font-il alors corps à
ce point avec leur(s) peuple(s) au cœur de
l’ennemi en exerçant envers lui une
haine aussi totale ?
Quels
mots non encore dits par leurs familles sont-ils
si cachés pour qu’une telle nécessité
soit à l’œuvre ? Au point que
seul l’israélien ou/et l’américain
soient la cause d’une si grande intensité
de haine ? Alors qu’il s’agit pour
eux de trouver les mots leur montrant le rapport
entre leurs violences et des filiations brisées par le mutisme des générations antérieures.
Générations toutes confondues dès
lors dans la spirale des tueries « martyres
» accusant uniquement l’ennemi de
leurs propres maux.
Que
cela soit lié à leur retard dans
un partenariat avec l’Occident est évident
au niveau politique. Et aussi symbolique : par
exemple de prendre à témoin les
textes biblique et coranique pour faire valoir
la rivalité entre Ismaël et Israël,
imposture destructrice à récuser
en urgence. Et aussi auprès d’intellectuels
occidentaux qui trouveraient là le nec
plus ultra de
la haine meurtrière entre chrétiens,
juifs, musulmans. Ce qui est une incitation à
la haine raciale et religieuse. Car, face à
un texte si religieux soit-il, je suis identifié
à chacun des personnages nommés,
car le livre est livre et non un guide de haine
de l’autre.
Le
non-dit/non dicible, source de rupture de filiations,
est à l’évidence de ne pas
voir qu’entrer en partenariat avec l’Occident
est voulu par eux-mêmes, au point d’y
entrer de la plus mauvaise manière.
***
Dans
les violences arabes contre Israël et les
USA, la cause martyre arabe prend le modèle
de victimisation le plus occidental qui soit : celle commise par les
nazis sur les juifs d’Europe. Au point de
faire la comparaison de la Nekbah, catastrophe selon eux liée à la naissance
d’Israël en 1948, avec la Shoah. J’ai
entendu cela en juillet 2001dans une rencontre
avec des arabes israéliens. Alors qu’était
évoquée la douleur des juifs d’Europe
pendant la guerre, ils tinrent à juste
titre à évoquer la leur, et
la comparaison prit la tournure suivante
: « la Nekbah est une Shoah sans solution
finale, sans Einsatzgruppen
(tueurs nazis de juifs lors des avancées de la
Wermacht)
ni Sonderkommandos (juifs assignés de force aux chambres à
gaz et aux fours crématoires avant et après
les gazages, régulièrement liquidés
et remplacés).
Que
la douleur identitaire de ces jeunes adultes de Galilée les conduise
à de tels propos est à respecter,
quel que soit l’effarement ressenti parmi
les présents ce jour-là. Tout comme
le fait avancé par des hauts responsables
palestiniens lors d’un colloque à
Nice en novembre 2001 sur la désinformation médiatique, qu’ils seraient « les
juifs des juifs », voulant faire entendre
par là leur statut de parias et de victimes
à l’instar de ce qui est arrivé
en Occident. Identification en miroir des palestiniens
au juif au-dehors et au-dedans d’Israël.
Miroir certes, mais surtout cela fait montre au
juif de son image, de ce qu’il est aux yeux
des palestiniens : une victime en survie, et eux
les palestiniens le sont encore plus par cette
contiguïté conflictuelle avec les
juifs eux-mêmes. Qui s’intéresse,
en effet, aux presque deux millions de palestiniens
de Jordanie, eux sans cette contiguïté-là,
où une telle « occidentité
» n’est pas autant à craindre?
Et
dans cette dialectique victimes/bourreaux, les
bourreaux sont ceux qui sont les plus forts :
les israéliens, quasiment donc des nazis.
Poursuivons
cette logique, résultat d’une filiation
de paroles fortement tues : si elles se faisaient
entendre, diraient oui
à l’Occident, non
aux lois de la Charia, sans pour autant quitter
leur culture arabe.
***
Tueurs
nazis abattant des juifs d’Ukraine et de
Russie, leur faisant creuser leur propre fosse,
les Einsatzgruppen, terme donc associé à celui de Sonderkommandos,
esclaves des
SS des camps de mise à mort, va jusqu’à
faire penser que l’action kamikaze
dont nous parlons ici serait une solution
finale en
miniature, de poche, de ceinture bourrée
d’explosifs pour être tueur/se tuant/tué.
Einsatzgruppen et Sonderkommando tout à la fois, SS et juif, tout comme, on l’entend
parfois, le juif sioniste identifié à
son bourreau !
«
Vous les juifs qui avez subi la Shoah, diraient-ils,
vous ne nous tuez pas autant, aussi loin que vous
l’avez été, alors on le fait
à votre place ». En quelle place ?
Voilà l’atroce absurdité du
temps où nous sommes. Là où
la mort devenue un objet consommable, distribuable,
change de statut : comme avec le nazisme. Le kamikaze,
emmêlé entre la naissance et le refus
d’un peuple palestinien nouveau au
sein d’une nation arabe en arrêt,
met ce peuple dans une terrible impasse par des
processus complexes et méconnus d’identification
à l’histoire des juifs.
***
Dire
cela en France, qui reconnaît sa culpabilité
de crimes contre l’humanité dans
des procès, qui voit son épiscopat
faire repentance, qui commémore la rafle
du Vel'-d’Hiv, autant de signes de la mise
en liaison structurante des violences historiques
et des brisures de filiations accomplies en France,
dire cela ici oblige la question : sommes-nous
en droit d’attendre des palestiniens et
des pays arabes qu’ils soient prêts
à élaborer le même genre de
liaisons structurantes ? Pas encore semble-t-il.
Comment le leur dire ? Car parias, ils le sont
de l’Occident dans lequel à l’évidence
y entrer est désiré et refusé
aussi fortement. Le résultat en est que
la désignation de « martyrs »,
à l’infini prônée par
Arafat lui-même lors de l’occupation
de son QG de Ramallah, abouti à ce que
le mot « martyr », négationne les assassinats commis.
Pourtant
coté France, si repentante soit-elle, face
à de telles violences nues, des dérives
dans leurs représentations au sein du couple politique/médias ont surgi.
Elles sont inhérentes à ce prisme
déformant qui rend si difficile de figurer
la rupture de filiations entre les violences d’aujourd’hui
et celles commises par les générations
encore silencieuses de la guerre 39/45.
Les
kamikazes souriant aux anges au moment de leur
geste, destructeurs de la parole, néantisant
l’écart entre sujet et collectif,
brouillent à nouveau la perception de l’impact
de la mort/meurtre devenue objet distribuable
à ce point du fait de la solution finale.
Et cela aboutit dans le discours courant à
des dérives dans la représentation
des choses qui vont jusqu’à retrancher
de toute prise de conscience l’idée
même d’une rupture de la transmission historique
collective au sein de familles arabes «
fabricant » des kamikazes.
***
Le
commentaire des attentats participe parfois d’une
ignorance construite grave – inconsciente
? – mais non pour autant irresponsable,
de la part de participants non juifs ou juifs
du pouvoir politique/médias. Ces violences
du représentable ne concernent pas seulement
le silence sur les attentats contre les synagogues,
ni un retour de mémoire des exactions de
la guerre d’Algérie, ni même
les implantations juives, si injustes soient-elles.
Tout cela est repérable. Non, de telles
violences du figurable sont le signe d’un
propalestinisme en France qui rend secondaire l’importance des
attentats suicides en les nommant « actes
de résistance », et en mettant
en miroir le petit Mahamed (tué par balle
à Gaza) avec l’enfant du Ghetto de
Varsovie, en miroir aussi Auschwitz et les carnages
de Jénine ou Ramallah prétendument
attribués à Tsahal, en une sorte
de match nul
macabre.
Alors
qu’il y a exigence de donner cadre à
de telles impudeurs qui frôlent l’horreur
et l’indicible, car existe là le
risque de rupture éthique si fréquente
avec le petit écran. D’où
une désinformation mise en avant depuis septembre 2000 sur le Moyen-Orient.
Oui,
les médias visuels participent de cette
annulation de l’écart entre singulier
et collectif, en en produisant l’amalgame,
et ainsi font-ils caisse de résonance à
ce prisme déformant/obligé sur les
camps nazis et ses effets destructeurs de la parole.
Et du coup les médias - à quel niveau
de leur hiérarchie ? - ouvrent parfois
à la suspicion sur les intentions de témoigner.
C’est pourquoi le procès de M. Barghouti,
en deçà de sa place au Moyen-Orient
dans le conflit israélo-palestinien aura
aussi son impact sur la place de ce conflit en
France, d’autant que ses défenseurs
sont français.
***
Ce
propalestinisme cacherait-il un changement de la place de l’exclu
nécessaire à structurer le social
? Savoir que le juif éternel, Shylock le
héros de Shakespeare, alors que de ce statut enfin reconnu il allait en sortir,
voilà que, même après sa Destruction
en Europe, il y est re-placé violemment
et en miroir du palestinien qui lui, par son image
en France, vient en place sacralisée de
victime du bouc émissaire d’hier.
Ainsi apparaît-il en France, de façon
nouvelle une double émissarité, se renvoyant l’une l’autre : la juive,
à rejeter désormais, et la palestinienne,
à protéger en une place quasi sacrée.
Le
danger d’une telle mise en tension consiste
dans l’ignorance qu’il s’agit
de transmission entre générations,
y compris françaises. Le culturel en Occident
chrétien mettait le juif en place à
inclure/exclure sans cesse. Aujourd’hui,
ce clivage propre à la contiguïté
entre mauvais
juif-israélien et bon
arabe-palestinien serait devenu nécessaire
après 1945 et depuis que l’Etat d’Israël
permet au juif de l’être au grand
jour, et non plus en place d’exclusion/inclusion
si utile à la consistance du monde chrétien
jusqu’au Concile Vatican II. N’est
ce pas le signe d’une chute de la laïcité
dans une démocratie post-chrétienne,
comme le montrent ces manif’ d’avril
2002 - l’une pour Arafat ; l’autre
pour Israël - face auxquelles la République,
restée muette, laisse le communautarisme
triompher.
Pathologie
du politique dans notre modernité, qui
n’a rien d’idéal pour de jeunes
nations comme Israël ou la future Palestine,
le procès de M. Barghouti nous en donnera
un aperçu prochain.
***
Résumé
Entre presse et sciences humaines, la terreur
face aux attentats/suicides, meurtres/kamikazes
commis de par le monde depuis 1994 pourrait-elle
faire discours, pour nous faire sortir d’un
autisme de la pensée sans tomber dans le
piège d’une psycho-histoire. Pourrait-elle
être reportée au sein de nos enjeux
psychanalytiques de parole et de silence/silenciation
afin d’y mettre en tension de telles violences
et des filiations brisées dans des générations
antérieures qui y seraient souterrainement
liées, au point de « faire retour
» dans les actes kamikazes. Avec l’historique
depuis Nuremberg (la rupture de l’Histoire
et ses violences nues), si opaque encore et malgré
ce, peut-être percevrons-nous sa reprise
au niveau des discours aujourd’hui en France
et au sein du couple politique/médias qui
se veut témoin, voire trouver quelque issue
aux violences terrifiantes. Dés lors les
mots des-information et autisme de la pensée pourraient, par cette rencontre, prendre place de symptômes
et non plus d’anathèmes, ni de louanges,
ni d’argument d’autorité si
fréquemment utilisés dans nos échanges
privés ou publics sur des problématiques
si difficiles et qui nous tiennent pourtant les
uns avec les autres.