Psychanalyse et idéologie

Lettre volumineuse à Jean-Jacques Moscovitz

par

Micheline Weinstein

Ø

Il est plus facile d'élever un temple que d'y faire descendre l'objet du culte

Samuel Beckett • « L'Innommable »

Cité en exergue au « Jargon der Eigentlichkeit » par T. W. Adorno • 1964

It is easier to raise a temple than to bring down there the worship object.

Samuel Beckett • “The Uspeakable one”
Underlined in « Jargon of the authenticity » by T. W. Adorno • 1964

Ø

Personne n'a le droit de rester silencieux s'il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l'âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.
Nobody has the right to remain quiet if he knows that something of evil is made somewhere. Neither the sex or the age, nor the religion or the political party can be an excuse.

Bertha Pappenheim

point
ψ = psi grec, résumé de Ps ychanalyse et i déologie. Le NON de ψ [Psi] LE TEMPS DU NON s'adresse à l'idéologie qui, quand elle prend sa source dans l'ignorance délibérée, est l'antonyme de la réflexion, de la raison, de l'intelligence.

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© Micheline Weinstein   / 17-22 février 2012

Lettre volumineuse à Jean-Jacques Moscovitz

En réponse à ta préoccupation devant la sortie du livre de celui qui, prenant la balle au bond, n'allait pas “laisser passer l'aubaine”, offerte par une Encyclopédie, de rédiger un article sur la Shoah.

Paris, 17-22 février 2012 

 

En s'en prenant à la personnalité de Freud, c'est en fait son œuvre que [les adversaires de la psychanalyse] visent, ainsi que le cœur même de la psychanalyse. [...] De par l'essence même de ses découvertes, Freud est indissociable de son œuvre, avec laquelle on pourrait presque dire qu'il se confond.

[...]

Ceux des psychiatres qui tentaient d'analyser [le psychotique] le voyaient soit disparaître, soit aggravaient son état en transformant une psychose latente en psychose déclarée.

 

In Ernst Federn, témoin de la psychanalyse  De Vienne à Vienne via Buchenwald et les Etats-Unis [Plus de 40 années d'articles], PUF, sept. 1994.

La singularité de la personne et de l'œuvre de Freud témoignait d'un rapport intime entre son travail scientifique et sa vie, au passé comme au présent, similitude que l'on rencontre seulement chez le poète.

 

In Siegfried Bernfeld, postface à De la formation analytique, ψ [Psi] LE TEMPS DU NON, Paris, avril 2000.

ø

Cher Jean-Jacques

Le 29 janvier 2012, je t'ai écrit, interloquée, un petit billet / mail, après avoir entendu, ce dimanche matin-même sur France-Culture, de 9 h à 9 h 40, l'entretien entre Victor Malka et Gérard Haddad, son invité à l'émission « Maison d'Études » , à propos du dernier livre de celui-ci, paru chez Grasset.

S'ensuivit un échange de courrier, dont voici l'essentiel compilé de ma part.

« Dimanche dernier, j'ai suivi l'émission matinale Maison d'études de Victor Malka, au cours de laquelle j'ai entendu son invité, Gérard Haddad.

Presque 15 ans ont passé depuis que j'ai quelquefois croisé, dans le milieu, l'“Adopté de Lacan”. J'avais par ailleurs attentivement écouté ses déclarations incarnées lors d'un déjeuner avec et autour de Lanzmann.

À l'antenne, en 2012, Haddad n'a manifestement aucune conscience de s'exhiber en parodie d'une caricature de dandy germanopratin, haranguant avec vulgarité le travail des “psy” qu'il efface, à 72 ans, sur le ton et dans le style d'un jeune homme de 30 ans, mais un jeune homme qui serait particulièrement vulgaire, avec des “trucs” et des “machins” plein la bouche, un mépris des noms propres que, naturellement il a oubliés ou qu'il écorche... et je passe tout le reste.

J'étais écœurée.

Ex. d'ignorance crasse, attrapée parmi le ton général : quand Malka demande à Haddad, “que voulez-vous dire par le réel c'est l'impossible, qu'est-ce que le réel pour vous ?” Réponse d'Haddad, “parce que c'est l'impossible... ” Nous voilà bien enseignés !

Autre ex. sur lequel il appuie sa clinique : l'enfant, petit-fils d'une famille de déportés, qui crie “au feu !” Ces observations, avec le même type d'exemples, ont été faites par des professionnels sérieux, français et non-français, il y a déjà près de 60 ans ! »

Après que tu m'as adressé ton texte à ce sujet, me proposant d'en faire écho, je t'ai donné le motif exact pour lequel je refuserais toute publicité, même négative, à ce personnage.

Par contre, si tu avais écrit une lettre ouverte, comme l'intention t'a un moment effleurée, et selon son contenu, je l'aurais peut-être signée.

Sur ce, après avoir placé ton texte sur le site de « Psychanalyse Actuelle », tu m'invites, tout en ajoutant avec élégance “selon ton gré”, à lancer un lien entre les deux sites, le vôtre et le nôtre.

Et à te communiquer une part ciblée de notre carnet d'adresses ! Alors là, Jean-Jacques, tu ne manques ni d'air ni d'aplomb ! À moins que, possédé par l'esprit de Lacan, et en toute innocence, tu ne considères tes égaux comme des larbins.

Jean-Jacques, je t'avais pourtant précisé, et cela ne date pas d'hier, que je ne ferai, pas plus que pour Haddad, aucune publicité pour Anne-Lise Stern.

Tu sais pourquoi.

Les analystes de ton sillage, du sien et de quelques autres, d'anciens déportés, et de l'entourage, savent pourquoi.

L'un, parmi les arguments importants de ton texte et des auteurs qui s'adjoignent à la tribune que tu as ouverte, m'a surprise.

Tu te plains de l'ingratitude d'Haddad, ancien passant de « Psychanalyse Actuelle », lequel s'instaure dépositaire exclusif d'une écoute lacanienne de la déportation des Juifs d'Europe, et vous raye d'un coup de péroraison, c'est-à-dire omet délibérément de citer les psychanalystes lacaniens et leurs contributions avec lesquels il est censé, sur ce sujet, avoir travaillé.

Mais Jean-Jacques, vous vous conduisez, toi et les tiens, de la même façon, envers qui n'appartient pas à votre fratrie - avec tout ce que ce substantif implique et que je ne développerai pas ici !

En 1986, alors que tu créais « Psychanalyse Actuelle », de mon côté, je créais ψ [Psi] LE TEMPS DU NON, cf. Page d'Accueil de notre site.

Compte-tenu de ma position depuis 1967, envers Lacan - qui persiste en 2012 -, il n'était pas possible, malgré ma sympathie, que je songe à m'intégrer à ton association.

Pour résumer en 2 mots cette position : je n'ai jamais compris, bien que j'aie scrupuleusement essayé par toutes les entrées à ma disposition, pourquoi Lacan s'autoproclamait : Freudien. Nombre de mes travaux, assez documentés dès 1967, la plupart placés sur notre site depuis près de 15 ans, témoignent de ce qui demeure pour moi une énigme.

Pour moi, Lacan, sera toujours celui qui, pour asseoir son empire, a effectué une prise de contrôle, qui a parfaitement réussi, sur l'œuvre de Freud, décrivant ainsi, sur la même lancée, l'homme Freud et son itinéraire,

« Le sublime hasard du génie n’explique peut-être pas seul que ce soit à Vienne - alors centre d’un État qui était le melting-pot des formes familiales les plus diverses, des plus archaïques aux plus évoluées, des derniers groupements agnatiques des paysans slaves aux formes les plus réduites du foyer petit-bourgeois et aux formes les plus décadentes du ménage instable, en passant par les paternalismes féodaux et mercantiles - qu’un fils du patriarcat juif ait imaginé - [sic !] - le complexe d’Œdipe. »

In, mon « Commentaire » http://www.psychanalyse.et.ideologie.fr/livres/commentaire.html

Et ce, alors qu'il démolissait systématiquement, consciencieusement, depuis 1938, à la fois la théorie et la personne même de Freud, de sorte d'édifier et de privilégier les siennes.

De plus, et ces qualités ne sont pas accessoires, Lacan était d'une avarice structurelle - l'avarice est pour moi une pathologie, dont pas grand monde ne souhaite s'occuper -, qui conditionnait l'ensemble de son économie libidinale. Elle régissait à la fois l'élaboration de sa théorie et son manque d'intérêt caractéristique pour la pratique psychanalytique, d'où le protocole clinique qu'il avait institué et qui rapportait gros en un rien de temps. L'autre, petit ou grand, le sujet vivant, parlant, n'existait qu'en tant qu'il servait son renom d'intellectuel mondain et ses conquêtes, et réalisait ses plus-values matérielles.

Et aussi, mais ce n'est assurément qu'une appréciation personnelle, Lacan, qui par ailleurs fut captivé tout au long de son exercice par la psychose, ne m'a jamais paru particulièrement s'illustrer par le courage.

Autrement dit, Lacan incarnait le contraire même de Freud.

Je n'ai cependant jamais sous-estimé son intelligence, sa finesse clinique de psychiatre, son talent de théoricien de la philosophie.

La clinique, la théorie, la pratique, psychanalytiques, l'édifice freudien, en un rien de temps furent, dès 1938, évacués.

Par contre, plus le temps passait, plus le public, aussi bien les psychanalystes eux-mêmes manifestaient une appétence sans cesse attisée pour les contes et légendes, autrement dit les ragots, exclusivement sexuels, de ce qui serait une histoire de la psychanalyse, sans se soucier d'avoir pris la peine de consulter le trésor que constitue la volumineuse correspondance de Freud, avec les siens, avec ses pairs, avec ses élèves, ainsi que de leurs témoignages, pendant plus d'un demi-siècle.

Comme si une théorie scabreuse de la gravelure et de son exhibition sur l'étal public avait intégralement recouvert le socle de la théorie freudienne et son double pivot, celui de la sexualité infantile, laquelle détermine la vie amoureuse ultérieure de chacun/e, et celui de l'analyse des rêves, qui rend lumineuses les formations de l'inconscient.

Résultats récents de l'opération : le film de David Cronenberg, lequel se vante de n'avoir pas eu besoin d'effectuer une analyse personnelle, le cinéma faisant office de ; plus ancien, celui, toutefois moins inculte mais assez révisionniste, de Benoît Jacquot sur Marie Bonaparte... pour ne citer que ces deux-là parmi le terril.

Autre résultat : la charge contre Freud d'un Onfray inculte qui affirme, entre autres stupidités, que Freud ne connaissait pas Nietzsche, alors que Nietzsche est évoqué par Freud dans pratiquement toute la longue correspondance qu'il entretînt entre 1906 et 1938 et dont il a isolé, via Groddeck, le concept de “ça”, la géhenne des pulsions...

Pour l'anecdote, une parenthèse sur la clinique psychanalytique lacanienne.

N'a pas quitté ma mémoire ma première prise de rendez-vous chez l'analyste que m'avait indiquée, sur ma demande, Françoise Dolto. Je me présente, l'analyste me répond : “Qui êtes-vous ?”. N'ayant pas compris, dans ma très jeune émotion, qu'il s'agissait d'une interrogation codée, d'un mot de passe se résumant à, schématiquement, “Dans quel Who's Who du “Must” vous trouve-t-on ?”, je répliquai : “Si je le savais, je ne vous téléphonerais pas”.

Première séance, je balbutie comme je peux d'où je viens, d'où j'essaie de parler, c'est-à-dire de la déportation des Juifs à partir de la France où, par les hasards d'exils successifs, de pogroms en Shoah, à Paris je suis née. Itinérances forcées dont je n'ai hérité d'aucun ascendant, aucune filiation, pas plus que de patrimoine, rien. Legs supplémentaires : 1. j'étais née fille ; 2. adulte, je n'ai pas pensé à changer de patronyme.

Cet état des lieux présenta tout de même un avantage par la suite : dans mon analyse, il n'y eut aucune possibilité de s'inventer comme le font les enfants, ce que l'on désigne par un “roman familial”, à savoir un conte de fées d'origine princière.

Il fallut partir de rien, sinon de la disparition des Juifs d'Europe.

Ce n'est qu'ultérieurement, grâce aux remarquables personnes qui m'ont sauvé la vie, relayées par celles de l'OSE et des institutions qui lui étaient associées, qu'enfin, après de pénibles démarches et de longues années, je fus adoptée par la Nation française, bénéficiant ainsi d'une carte d'identité, je n'avais pas loin de 15 ans.

Mais ce récit biographique, inséparable de mes réflexions théoriques et pratiques d'analyste sur les conséquences de la Shoah pour le devenir adulte des enfants - dont l'essentiel est déjà placé sur notre site depuis longtemps - est en cours de rédaction, destiné, en français à l'OSE, en anglais, au Museum de l'Holocauste à Washington.

Revenons à la première séance.

L'analyste me répond, “Je sais, je suis au courant”, dans un bureau où est affichée, sur le mur au pied du divan, bien en face, comme ornement, une gravure ancienne des colonies françaises. Interdite, mais néanmoins douée d'insolence juvénile, je bafouille : 1. “Est-il recommandé pour un psychanalyste, pour l'exercice de la psychanalyse, de savoir tout d'emblée ?” ; 2. “Si cette carte reste sur ce mur, je ne m'allongerai pas sur ce divan”. La carte disparut.

Un peu plus tard, je l'informe que j'ai choisi d'entreprendre mon contrôle avec François Perrier. J'entends alors le verdict : “C'est de la caricature et de la dérision”. Je sors de la séance, ahurie, chute à la renverse sur le trottoir, me casse le coccyx. Et... prends rendez-vous avec François Perrier.

Ces extravagances d'analyste, parmi lesquelles le montant de la séance, ne justifient cependant pas la gifle, l'humiliation, que Lacan, peut-être déjà bien affaibli, lui a assenée devant un immense aréopage d'analystes et d'intellectuels associés, lors de Journées sur ses “mathèmes”, faisant sauvagement intrusion dans le transfert des analysants de l'analyste, individuels ou/et en contrôle, présents ou non, puisque la totalité des interventions fut consignée par écrit et mise à la disposition de tous à la bibliothèque de l'institution.

Je passe ici sur mes 3 entretiens avec Lacan soi-même, que j'ai décrits ailleurs.

Ce que m'a transmis la psychanalyse, Jean-Jacques, et les psychanalystes qui ont assuré ma formation, c'est à ne pas toucher, d'aucune manière, au transfert d'autrui, en analyse personnelle ou/et de contrôle chez les collègues, de quelque mouvance émanent-ils, transfert qu'il soit d'amour, de haine, d'ambivalence, de travail... et encore moins, si cela peut se concevoir, en public.

Ainsi, je n'ai jamais tu mon estime pour l'œuvre, vivace, toujours en devenir, et la personne d'Élisabeth Roudinesco, avec laquelle nous n'avons en commun que, biographiquement, la Roumanie, Élisabeth par son père, moi par ma mère, ainsi que, professionnellement, la psychanalyse, toutes deux étant quasiment nées en son sein, chacune l'ayant abordée selon un environnement infantile particulier pris dans les rets de l'Histoire de France.

Las ! Jean-Jacques, cette lettre n'est qu'une volumineuse compilation, tout cela je le dis et l'écris comme je le pense depuis plusieurs décades, mais sans doute mon esprit est-il demeuré complètement à côté de la plaque au chapitre de l'évolution de la psychanalyse en France, quelque part dans la MittelEuropa de Freud, du temps de la fin de l'Empire Austro-Hongrois...

Les commentaires, les séminaires, sur la psychose, ont recouvert l'étude de la névrose, alors que, d'expérience, Freud et ses élèves n'ont cessé de témoigner, jusqu'en 1990 par Ernst Federn, que la thérapeutique de la psychose n'était pas compatible avec une psychanalyse - tout comme la perversion, qui est l'inverse de la névrose, mais c'est un autre sujet.

Tout de même un mot sur la perversion dont atteste aujourd'hui le langage. Par l'emprunt de vocables prélevés dans la nosographie des affections pathologiques, on s'emploie au discrédit du discours d'un locuteur : “paranoïaque” pour “grandiloquent, roitelet, hâbleur, voire graine de dictateur... ”

Or quel est le signe qui caractérise, dans les mots fléchés de bon niveau, la paranoïa en 5 lettres ? Réponse : tréma, mot qui vient du grec, à l'origine : trou, orifice ?

C'est sans doute la raison pour laquelle, à l'adresse d'une femme, l'étiquetage “paranoïaque” équivaut à “folle, fabulatrice, indigne de foi en ses paroles... ”

Le second vocable, celui de “schizophrène”, généralement auto-appliqué au masculin, insinue avec beaucoup plus d'aisance celui qui se met en valeur, qui susurre l'air de rien qu'il sait se cliver, qu'il sait par exemple faire la distinction entre ce qui ressortit au domaine public et ce qui appartient à la sphère privée...

“Schizophrène” donc, au lieu de “pervers”, lequel pourtant se résume en deux formules : “pas vu pas pris”, “la main droite ignore ce que fait la main gauche”.

Enfin, il est devenu de mode de s'inquiéter de l'“envie” de quelqu'un : “avez-vous envie d'être Président de la République ?” C'est-à-dire d'interroger l'autre sur ce qui relèverait plutôt d'une motion pulsionnelle, voire, dans certaines circonstances, compulsionnelle. Mais alors, avec un peu de chance, une fois la chose accomplie, qu'advient-il au cas où l'envie, assouvie, vous aurait quitté ? Autre chose, me semble-t-il, plus réfléchie, serait de traduire un projet, une perspective, par une intention, un désir préalablement pensé, analysé, de servir l'État...

Tout cela n'empêche qu'une psychanalyse individuelle est vivement conseillée aux professionnels de la psychose, psychiatres ou non-psychiatres, à chaque échelon des personnels concernés, en ce qu'elle transforme et affine l'écoute, affûte l'attention à la parole de l'autre, afin de permettre ainsi un soutien non négligeable, parallèle aux prescriptions psychiatriques médicamenteuses.

Je reviens à « Psychanalyse Actuelle ».

Préoccupés que nous étions, psychanalystes d'horizons divers, personnellement et professionnellement, par les conséquences de la Shoah dans l'esprit humain, de même que dans les pratiques humaines, je n'ai tenu aucun compte de nos divergences au sujet de Lacan et ai largement contribué, par solidarité, à publier les colloques et nombreux travaux organisés par ton association, dont je pourrais aisément me qualifier de co-auteur, dans la mesure où j'ai réécrit, parfois entièrement, les textes pesants, voire illisibles, de la plupart de ses auteurs / psychanalystes. J'ai également publié l'un de tes petits recueils de travaux, que tu as intitulé joliment « Rêver de réparer l'histoire ».

Mes travaux, ceux des auteurs de notre site, n'ont jamais été cités et sans doute jamais lus - sauf pour y faire systématiquement des “emprunts” sauvages, ce pourquoi ils sont signés, datés, déclarés -, ni par toi ni par grand monde, si l'on excepte ton entretien avec Françoise Dolto qui, pour être diffusé par Arte, nécessitait de m'en demander les droits.

Si j'ai créé l'association et son site, qui sont indépendants, souvent subversifs, c'est exclusivement pour laisser parler celles et ceux auxquels, résumons familièrement, on la ferme avant même que les premiers mots n'aient pu passer la bouche, qui est le “siège du goût”, de celles et ceux qui n'appartiennent à aucun parti pris, aucune caste, ou qui, implicitement ou explicitement, en sont exclus.

Cette initiative n'avait rien d'extraordinaire ni d'idéologique, elle était simplement biographique. Lorsque j'étais une fillette de 7 ans, on ne savait quoi faire de moi. Jacqueline Lévy-Geneste, psychanalyste en formation à l'Institut et qui supervisait le personnel éducatif de l'OSE, était alors en contrôle, dont j'étais le sujet, avec Françoise Dolto. C'est Françoise Dolto qui a indiqué à Jacqueline que j'étais une enfant dite “surdouée”, et qu'en prime j'aurais donc une vie difficile. Ultérieurement, lorsque je fus en âge d'y répondre, les tests en cours à l'époque laissèrent apparaître un Q. I. très élevé, bien au-dessus de la normale.

Seulement personne n'a pensé à m'en faire part, ce qui m'aurait aidée à me confronter aux difficultés de la vie. Je ne l'ai découvert que 50 ans plus tard lorsque j'ai demandé à l'OSE de me communiquer une copie de mon dossier.

En effet, sans m'attarder sur d'autres symptômes, je ne parvenais à m'intégrer dans aucune forme de collectivité.

Je n'y suis jamais parvenue.

Françoise Dolto me dit un jour, j'étais déjà plus qu'adulte : “toi, tu es un modèle d'éthique parce que tu n'es pas devenue délinquante”.

D'où une solidarité naturelle avec mes analogues de tous âges.

Notre site est énorme, peuplé de documents directs et indirects, y compris à la rubrique « Audio / Vidéo », sur la déportation et l'assassinat des Juifs, de témoignages de déportés et d'héritiers de la déportation, indissociables de l'histoire de la psychanalyse, de l'évolution de sa théorie, de sa pratique et de ses concepts fondamentaux, d'observations cliniques, de traductions, notamment de Freud, de récits et spectacles pour enfants, petits et grands...

Pour toi, tes collègues et bien d'autres, depuis 1986, nous n'existons pas.

Tandis que paraît le livre d'Haddad, une polémique médiatique assassine est engagée, visant à exclure les psychanalystes de leur participation à l'étude et à l'observation de l'autisme, c'est-à-dire, à l'apport de la psychanalyse dans ce champ de souffrances.

Mais de quels psychanalystes parle-t-on ?

Des professionnels de la psychanalyse, praticiens, cliniciens, théoriciens, médecins ou non-médecins, cléricaux ou pas ?

De ceux et celles qui font fonction de ?

Ou alors, plus sagement, des foules de “...et psychanalystes” au bout de n'importe quel titre, préférentiellement universitaire, dotées, en sus de la validation de leur diplôme, d'une attestation individuelle de “psychanalyste”, aboutissement d'un cursus scolaire dispensé par un authentique professeur de psychanalyse, laquelle n'est pas reconnue par l'État, pas plus, qu'heureusement pour la singularité de la psychanalyse, elle n'autorise à son exercice.

Par ailleurs, je n'ai pas encore compris non plus que l'on puisse s'intituler “psychanalyste”, non seulement sans avoir consenti à une analyse personnelle, ni, pour les praticiens de la psychanalyse, sans en avoir commencé l'exercice par la mise en application, la mise à l'éprevuve, des hypothèses, des observations et principes freudiens de base. Et ce, pour ensuite déclarer et faire avaliser, en toute ignorance délibérée, que la psychanalyse n'est pas une science, détruisant ainsi d'un méchant coup de griffe, la reconnaissance de l'édifice freudien.

Une remarque de Freud, lors d'une réunion de travail un peu plus de 8 ans avant sa mort, évoquant en termes assez crus l'itinéraire emprunté par Rank, résume sa conception de la psychanalyse comme science, opposant le cheminement rationnel de la pensée à l'irrationnel, ou mieux, l'illogique. Je cite Richard F. Sterba,

La réunion du 20 mars 1930 eut pour thème [la présentation du] livre de Freud, Malaise dans la civilisation.
[...]
Dans son argumentation, Rank [in Das Schauspiel in Hamlet] le prend de très haut et considère avec mépris la psychanalyse. Il se sert de la théorie de la relativité, de celle des quanta et du principe d'indéterminisme pour mettre en doute la causalité psychique, si bien qu'il ne reste plus que l'âme et le libre arbitre. Or, la psychanalyse est incompatible avec l'illusion. Les nouvelles découvertes seraient peut-être déconcertantes pour des physiciens, mais la psychanalyse a toujours souffert de se voir appliquer les critères d'autres sciences.

La psychanalyse n'est, en tous cas pas réductible à de la philosophie, qu'on lise ou relise Freud, lequel ne l'appréciait vraiment pas et comparait son discours comme risquant d'être bien souvent apparenté à celui du délirant.

Sur ce sujet de l'autisme, un exemple de travail clinique portant sur les conséquences de la Shoah figure sur notre site depuis 2004. Mais il a une histoire, vieille de 33 ans, quand en 1979 « Le Seuil » a publié la traduction des « Enfants au regard de pierre » de Mira Rothenberg.

Pour faire bref, Mira Rothenberg, après avoir réussi à fuir toute jeune les persécutions nazies en Lituanie, fut une analysante et élève de Paul Federn, chaleureux et fidèle proche de Freud, qui ne s'est cependant pas interdit d'élaborer ses propres avancées théoriques. Mira fut à l'initiative et co-fondatrice de « Blueberry », une structure originale, alors unique aux Etats-Unis - très différente de celle mise en place par Bettelheim -, à partir de son expérience auprès des enfants autistes, également appelés schizophrènes, issus de parents héritiers directs de la déportation, pour la plupart, comme elle, émigrés de l'Europe de l'Est.

Ayant moi-même travaillé sur le terrain des années durant auprès d'enfants autistes, du temps de Françoise Dolto, Maud Mannoni, Fernand Deligny et leurs correspondants, je n'ai jamais perdu contact avec Mira.

Qui a lu son livre parmi les psychanalystes, lacaniens en tous cas ?

En 2003, n'étant pas satisfaite de la traduction française et estimant nécessaire de l'actualiser, j'ai entièrement retraduit « Children with Emerald Eyes • Histories of Extraordinary Boys and Girls », sous le titre, au plus près de l'original, « Enfants aux Yeux d'Émeraude  • Histoires de mômes prodigieux », dont j'ai écrit l'introduction, intitulée « Il y 24 ans... ».

Cette introduction, des extraits du livre, une lettre audio que m'a adressée Mira Rothenberg, résumant à ma demande la fin de cette magnifique aventure, l'enregistrement audio des comptes-rendus de séances entre Mira, les enfants, leurs parents, les professionnels et personnels de Blueberry, sont placés sur notre site depuis 2004.

En 2007, je suis retournée à Brooklyn rendre une petite visite à Mira - dont j'ai publié le récit également sur le site - et en ai ramené les documents, sous toutes leurs formes, qui complétaient le dossier que j'avais établi.

Qui, parmi les psychanalystes, s'y est intéressé ?

Il est possible qu'avec la progression effarante, grâce aux mécaniques modernes, de la vitesse, “on” ne lise ni n'écoute plus beaucoup. Pour ne détacher qu'un exemple, en musique : sans doute est-ce plus rentable sur le marché du disque, voici que les concertos de Bach sont expédiés au lance-pierre, de sorte que nous n'entendons plus les notes, non plus que l'harmonie des choses. Et puis, Bach, dans nombre de ses œuvres, pourtant destinées à une société distinguée, empruntait ses rythmes à la danse populaire, parfois paysanne. Nous est-il possible d'imaginer des gens de cour, alourdis par leurs fournitures vestimentaires et leurs chaussures à pesants talons, vivrevolter, aériens, au son des Brandebourgois ?

Revenons à Mira. J'avais oublié que Mira, en tant qu'Américaine, ne méritait pas d'être prise en considération par les psychanalystes français.

J'eus d'ailleurs la même fin de non-recevoir pour ma traduction du livre, qui a valeur universelle d'exemple, « À la bonne adresse », relatant le sauvetage de 250 tout-petits et bébés aux Pays-Bas pendant la 2e G. M.

Des extraits audio / vidéo de ce petit livre, la postface de Max Arian, l'un de ces enfants sauvés, sont placés sur notre site.

Le silence devant ces publications est-il dû, encore aujourd'hui, au fait que ce sauvetage s'est déroulé aux Pays-Bas et non en France ? Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais pu trouver une institution, une personnalité, juives ou pas juives, et... en ce qui concerne tout particulièrement les enfants, pas un/e psychanalyste [Françoise Dolto n'était déjà plus en 1991], manifestant très largement et médiatiquement leur préoccupation face à l'extermination des Juifs d'Europe, pour les faire connaître, nous aider à en réaliser un spectacle, une lecture publique, une large diffusion, un DVD...

Ces difficultés émaneraient-elles aussi, mais je freine devant cette éventualité, de la méchanceté infantile, jamais maîtrisée, propre à un nombre appréciable de “familles"  d'humains de toutes extraces, psychanalystes ou pas ?

Ou, plus sottement, relèveraient-elles d'une ignorance délibérée ?

Il y a 20 ans, Marcel Stourdzé fut à l'origine de la création d'un havre de consultations, nommé « Hier / Aujourd'hui » pour le soutien, par des psychanalystes, aux anciens déportés et à leurs héritiers, plus particulièrement aux femmes, traditionnellement davantage délaissées.

À l'exception de deux psychanalystes, les collègues pressentis ont refusé de s'y engager, au prétexte que, dans un premier temps, ils ne seraient pas rétribués, mais seulement défrayés. L'expérience, à peine esquissée, a sombré. Heureusement, l'initiative a depuis, sous d'autres noms, été institutionnalisée en Israël et en France.

Mon cher Jean-Jacques, pour terminer cette lettre volumineuse, causée par la parution du livre d'un FilsUbu imbu et imbuvable, tu trouveras en pièce jointe « L'inventaire » de tous nos travaux de micro-édition / papier jusqu'en 1995. N'ayant pas les moyens financiers de poursuivre sous cette forme, depuis cette date il faut se reporter au site sur lequel la plupart sont également placés, de 1986 à 2012.

Sois patient avec la postface, que je n'ai pas relue, et les notes, « L'inventaire »  occupe 17 pages !

 http://www.psychanalyse.et.ideologie.fr/archives/Inventaire.html

Un amical “Salud !” à toi, vale / portes-toi bien, en latin,

W.

ø

 

ψ  [Psi] • LE TEMPS DU NON
cela ne va pas sans dire
© 1989 / 2012