Psychanalyse et idéologie

Micheline Weinstein • Mise à jour, “Comment être psychanalyste en 2005...”

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Il est plus facile d’élever un temple que d’y faire descendre l’objet du culte

Samuel Beckett • L’innommable

Cité en exergue au « Jargon der Eigentlichkeit » par T. W. Adorno • 1964

It is easier to raise a temple than to bring down there the worship object

Samuel Beckett  « The Unspeakable one »

Underlined in « Jargon of the authenticity » by T. W. Adorno • 1964

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Personne n’a le droit de rester silencieux s’il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l’âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.

Nobody has the right to remain quiet if he knows that something of evil is made somewhere. Neither the sex or the age, nor the religion or the political party can be an excuse.

Bertha Pappenheim

point

ψ  = psi grec, résumé de Ps ychanalyse et i déologie. Le NON de ψ [Psi] LE TEMPS DU NON s’adresse à l’idéologie qui, quand elle prend sa source dans l’ignorance délibérée, est l’antonyme de la réflexion, de la raison, de l’intelligence.

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© Micheline Weinstein

 

Mise à jour en février 2017

[Fragment d’un testament]

 

 

Comment être psychanalyste en 2005... • Deuxième partie 

 

Avertissement

 

Quelques amis, auxquels j’ai donné à lire la première mouture de ce texte avant corrections, bien que d’accord, ils l’ont assuré, avec ce qui y est écrit, ont été choqués par la crudité de certains passages. Leur premier mouvement fut un rejet violent du texte, non de l’amitié. C’est habituel. C’est tout à fait compréhensible. Quand je leur objecte que ce que je dis est subjectivement vrai, peut être repris point par point, ils me répondent,

- Absolument, mais c’est la forme, directe, qui est choquante. Ne pouvais-tu pas les décrire avec un peu plus de légèreté, avec plus de distance, avec humour ?

Je le sais bien, depuis le temps, mais je n’ai pas à ma disposition les outils conceptuels ni de style pour dire les choses autrement. Et suis dans l’impossibilité, en la circonstance, d’inviter l’humour pour partenaire.

Cela n’a cessé de contribuer au fait que, venant de ma plume, elles, les choses, n’intéressent pas.

Mais une remarque, toujours la même, de leur part, me peine, car elle invalide, d’un trait, mon travail,

 - Je ne partage pas ta haine de Lacan.

Depuis près de 40 ans [cf. « Travaux 1967-1997 »], je dis, en termes simples, et j’écris qu’il ne s’agit pas, dans mon travail, de sentiments personnels. Que je n’ai aucune haine contre Lacan, puisque je n’ai jamais éprouvé d’amour, ni d’amour de transfert à son égard.

Ça n’est pas interdit.

Je suis obligée de le nommer par son nom, compte-tenu de ce qu’il incarne dans l’histoire de la psychanalyse en France. Compte-tenu de la place idéologique, quasi monopolisatrice, qu’il a tenté d’occuper, en vue de détenir la vérité de la psychanalyse en France, théorique et clinique, et de l’incarner, ce qui me semble être un abus intellectuel de pouvoir sur la psychanalyse, telle que l’écrit Freud.

S’il s’était nommé “Untelautre”, et pas Lacan, j’aurais mentionné “Untelautre”, voilà tout. Cela n’aurait rien changé à ma réflexion. L’homme Lacan, en tant que moi, toi ou soi, ne m’intéresse pas.

Cela n’est pas interdit non plus.

M. W.

 

De 1998 à 2005...

 

“Le drame des jeunes aujourd’hui, c’est le manque total de mystère de l’inconscient. Ils désirent de l’inexistence.” • François Perrier**

 

Littéralement, « Les gens », ce sont les domestiques du Seigneur...

 

Quoi de plus pénible que la répétition. Car si elle est obligatoire pour que la vie se maintienne, sous forme d’actes, de gestes, de paroles, quotidiens, toujours les mêmes et parfois aux mêmes heures, l’esprit, lui, a toute liberté pour ne pas ressasser à l’infini les mêmes clichés, les mêmes conduites, les mêmes actes, dont certains se sont “fixés” très tôt dans l’enfance, et qui ont fait se constituer le symptôme. Je tâcherai aujourd’hui de résumer ces presque 40 ans passés, ainsi je répéterai, pour les archives, des choses que j’ai déjà dites et écrites, dont la plupart ont été publiées.

Dans le compte-rendu de son livre (1), je répondais par une question à l’affirmation de Anne-Lise Stern d’une double impossibilité :

1 - d’être analyste après Auschwitz si l’on n’y avait pas été déportée ; 2 - de l’être si l’on en était revenue. Une telle double négation me semblait signifier que la psychanalyse ne pouvait plus exister du tout après Auschwitz, à moins que l’auteur, alors seule dépositaire de la psychanalyse, ne se propose d’incarner l’alternative. Objet a de Lacan, s’intitule Anne-Lise Stern publiquement. Objet peut-être alors du mathème d’exception de Lacan (2), qui l’aurait chargée, par transfert réciproque, de la mission de transmettre la seule vérité de la psychanalyse en France, avec ou sans Auschwitz. D’ailleurs, sur cet aspect particulier de la transmission, nombreux sont les analysant-e-s-analystes lacaniens à se sentir ainsi par lui investis. Cette posture d’“objet a” est parfois combinée à l’obsession du plagiat. Qui plagie qui et quoi ? Qui est le plus limité dans le développement de sa pensée, celui qui plagie ou celui - celle - qui “crée” ? Et quelle importance, puisqu’il suffit à chaque auteur de dater ses textes, c’est encore plus vrai quand ils sont publiés. Certes, le plagiat, de tous temps, est très répandu, mais ne témoigne-t-il pas seulement d’une insuffisance intellectuelle de la part de ses auteurs ? Je répondais donc à la double négation de Anne-Lise Stern, par la question que je me pose depuis Birkenau, puisque je suis née pendant : Comment [alors] être psychanalyste après Birkenau ?

Le livre de travaux cliniques, le mien, « Freud • L’hystérie, la psychanalyse et l’histoire », couvre ces sept dernières années. Il se voudrait aussi pédagogique, et fait suite au premier, paru en 1998. Il est entièrement rédigé, mais je n’ai pas encore eu la disponibilité de le relire, le compléter, le modifier, réécrire certains passages, après toutes sortes d’impedimenta. Le lecteur en trouvera des bribes sur le site et dans ce qui a déjà été publié, sous diverses formes, volumes entiers, notes, petits billets, courtes réflexions, toujours datés. En les regroupant, je me suis aperçue que ces travaux portaient principalement sur l’injure dans ses diverses manifestations, à commencer par celles que l’on prodigue inconsciemment aux enfants en très, très bas âge. Ils portent sur la haine, fixée dès l’enfance, inamovible, qu’entretiennent les humains, quelle que soit leur provenance, les uns envers les autres, quelles que soient les circonstances historiques, biographiques, individuelles et collectives, Auschwitz inclus. Birkenau n’a rien changé, peu s’en sont laissés enseigner, de telle sorte que, justement, “ça” ne se reproduise plus.

Un mot sur la haine. La haine, si le mot convient, déjà manifestée par le tout petit enfant, lorsqu’il n’obtient pas ce dont il a besoin ou ce dont il a envie, ne s’adresse d’abord pas à l’humain, elle se porte contre la nature, la vie, la réalité des choses, les éléments qui constituent le monde et résistent à son désir de s’y trouver et de s’y affermir. Ce sont probablement les humains, depuis que le langage organisé existe, en assenant à l’enfant que “c’est de [ta] faute”, qui lui transmettent leur haine humaine parlante. Que l’on explique en quelques mots à un bébé encore infans, qui pleure la nuit sans que cela résulte de la poussée de la dentition, qu’il cherche déjà à séparer son père de sa mère, à en sortir l’un des deux du lit conjugal, il comprend, se fait alors déjà une idée, sans le savoir encore, de ce que sera la castration symbolique (3). Les parents en analyse qui, dans leur enfance, n’ont pas bénéficié personnellement de ce style de dialogue avec les adultes, en sont témoins, assez surpris au début. Toutefois, pour vérifier cette hypothèse, il faudrait que l’humanité recommence son histoire... ou recommencer l’histoire de l’humanité...

C’est en témoin subjectif de son temps, depuis fin 1941, que je situe mes travaux. Ils ne sont pas d’historienne, sociologue, psychiatre, universitaire scientifique, littéraire, technique, artistique. Ni de biographe, en ce que la vie privée ne regarde personne que le sujet propre de l’analyse. Freud a souvent insisté sur ce point fondamental d’éthique de la psychanalyse. Encore moins de “thérapeute”, l’auberge où l’“on peut apporter son manger”. La psychanalyse, appelée provisoirement « Méthode de traitement des névroses », fut trouvée par Freud en vue de la “guérison” de ces névroses. Au fur et à mesure de son évolution, Freud découvrit que l’un des principaux écueils était une résistance redoutable de la névrose, quelle qu’elle soit, à la psychanalyse, donc à la guérison. Un siècle de pratique a authentifié ce phénomène. C’est un langage porteur de sens, sans aucun rapport avec celui et avec les méthodes des dites thérapeutiques diverses, que Freud vit se déployer, le langage de l’inconscient, sur lequel nul, pas même un “thérapeute” n’a de prise. Un langage - pas un vocabulaire ; lequel doit, précise Freud, rester accessible - absolument nouveau, singulier, sans précédent. Freud, en 1909, à Clark University décrit sa méthode structurelle (4) de lecture, d’interprétation et, à partir d’elles, de conduite à tenir dans la pratique, comme étant la psychanalyse elle-même, construite exactement comme nous la trouvons dans Die TraumdeutungL’Analyse du Rêve (5). Le témoin subjectif a cet avantage qu’il n’attend l’accord de personne, ni même, c’est encore plus prudent, que l’on fasse cas de son existence puisque, de toutes façons, le plus souvent, c’est ainsi que cela se passe. D’ailleurs, le plus souvent, les choses se passent ainsi. Le témoin que je suis, comme tout un-e chacun-e, exerçant la psychanalyse, a évolué dans une partie assez vaste d’un milieu analytique français, y a croisé, parfois rencontré, pas mal de monde, fameux ou non, en a éprouvé les effets, les a observés, les dit et écrit au rythme le plus équilibré que puissent lui permettre les encombrements de la vie réelle, qui n’est pas un conte.

Mes références, mon itinéraire, sont publics, je n’en ai pas d’autre et c’est bien comme ça.

C’est en témoin subjectif de l’histoire de la psychanalyse en France, mais hélas aussi de celle de psychanalystes, que je décris l’exploitation par Lacan du nom de Freud et de celui de la psychanalyse, pour s’en approprier les bénéfices commerciaux en réduisant la psychanalyse à un slogan publicitaire, l’exhibant puis la jetant en pâture après usage. Freud et la psychanalyse, l’auteur et son édifice furent constamment, répétitivement arasés, nivelés au plus bas, voire malmenés verbalement ou/et par écrit du fait de Lacan, le “dandy”, le faiseur de mode, au gré de son désir (6).

 

[N. B. Je n’évoque à aucun moment le monde de la SPP, autrefois l’Institut, bien que j’en suive et lise les publications. Et si je connais quelques analystes membres de cette Société depuis l’enfance - nous n’avons guère eu l’occasion de nous rencontrer au plan institutionnel. Une seule remarque : les analystes de cette institution et de quelques autres, plus modestes, qui manifestement ont lu Freud, ne figurent pas, ne s’affichent pas, ne font pas parler d’eux, à titre personnel, dans les médias Je m’en tiens ici à un “milieu” précis, circonscrit, médiatique, politique.]

 

L’histoire de la psychanalyse ne se ravale pas à des sagas de psychanalystes, qui sont des histoires de transferts, remarquait Françoise Dolto, évoquant des livres qui paraissaient à ce sujet. Des histoires individuelles narcissiques, que l’on qualifie aujourd’hui de “people”,“Les gens”, où leurs auteurs, un-e par un-e prennent posture d’exception, au-dessus de “Les gens”. Ces candidats starlets (7) savent à la place de “Les gens” ce que “Les gens“ ont besoin qu’on leur fasse avaler par gavage médiatique, et l’expriment en propageant leurs potins de couloirs à coups de ragots dégueulasses, de conciliabules indiscrets, d’injures [toujours sexuelles], de calomnies...

Ah, « Les gens »... ! Littéralement, ce sont les domestiques du Seigneur...

Et l’on ne recule devant rien, depuis plus de 50 ans, pour citer Freud en exemple. “On” insinue qu’il eut sa belle-sœur pour maîtresse, on sous-entend bien fort que sa fille Anna et Dorothy Burlingham... et réciproquement..., etc. Sans réaliser que cela s’apparente à de la délation. Soulignons également que cela porte encore plus volontiers sur les femmes, davantage encore sur les femmes non-médecins.

Ça fait vendre, c’est reconnu tel quel.

L’analyse didactique de Anna (8), à 23 ans, par son père avant qu’il ne l’adresse à une femme, Lou Andreas Salomé, non analysée (9). Anna, incarnant l’histoire de l’évolution de la psychanalyse, tout en incarnant son histoire intime de fille de Freud, son analyse par qui que ce fut s’en trouvait ainsi rendue impossible. De plus, Freud, à 67 ans, n’avait plus guère d’autre interlocutrice permanente que sa fille Anna, née la même année que L’Analyse du Rêve. Au cours de cette première étape de l’histoire de la psychanalyse en effet, le problème du transfert en psychanalyse avait levé le voile sur la difficulté de son maniement en faisant exploser sur la place publique des conflits successifs inattendus, infantiles et non encore analysés chez les analystes. Après le relâchement, l’échec ou la rupture des relations avec Fliess, Jung, Adler, Rank... les hommes des débuts de la psychanalyse, Freud se retrouvait assez seul, si l’on excepte ses correspondants épistoliers, parfois sur plus d’une génération (10). Quoiqu’il en soit, cet état de fait aura permis à Freud d’avoisiner juste un peu le champ de la féminité, sur lequel il a toujours honnêtement reconnu buter, sur lequel il a souvent erré...

 Que diraient, aujourd’hui, les analystes contemporains si des collègues, des historiens, des ex- ou futurs analysant-e-s, si quelques biographes, historiographes, entreprenaient d’étaler publiquement leur sexualité, sur 70 ans, en la consignant par écrit, avec plus ou moins de style, d’élégance, d’exactitude, de bonne foi et de mauvaises intentions (11) ? Si ces écrits étaient répertoriés dans les archives de l’histoire et celles de l’histoire de la psychanalyse ?

Quand par malheur, car c’en est un et un malheur humain, fût-il d’analyste insuffisamment analysé, peut toujours se produire, un accident de cette nature - sexuelle - est survenu en France, la chose, grave, fut traitée juridiquement, à huit-clos, Françoise Dolto ayant été choisie pour représenter la psychanalyse.

Un exemple, le plus discret possible, de mise sur le marché public de ce qui doit ressortir au domaine privé de l’analyse. Qui ne sait en effet, parfois cela est même affiché ostensiblement, que nombre d’analystes, transmués en agents des mathèmes selon le désir et l’enseignement de Lacan, se sont faits le symptôme et le fantasme sexuels de leur-s conjoint-e-s, c’est-à-dire de l’autre, avec un petit ou un grand “a” ?

Qui n’a constaté que les mathèmes de Lacan ont, d’une façon assez obscène d’ailleurs, entretenu la confusion entre mystique et érotomanie (12) ?

Que n’a-t-il, Lacan, après son “Complexe du sevrage”, en 1938 (13), inventé un mathème de la haine et un autre de l’avarice ? Car Lacan était incroyablement avare, tous ses disciples l’ont suivi sur ce terrain. Et haineux, en témoignent les jugements blessants, ironiques, tueurs, jalonnant tute son œuvre, sur les analystes - Freud n’étant pas épargné - qui menaçaient de porter ombrage à sa posture d’exception dans l’histoire de la psychanalyse.

Je me souviens que Solange Faladé, essayant de mettre en pratique un travail d’école, qui n’était peut-être encore qu’une hypothèse posée sur des bases incertaines, avait présenté lors d’un colloque à la Maison de la Chimie, un mathème de la perversion - du fétichisme. Elle s’était fait abattre publiquement par le Maître, d’un coup de mots assassins, d’une grossièreté stupéfiante. Lacan, faisant l’analyste, était ostensiblement sorti de la salle au milieu d’une phrase de son élève, membre important de son école. Toute l’EFP avait obtempéré, raillant, pour les plus prudents, faisant silence. Personne, sauf ceux qui ont décidé alors de quitter ce “Parti” et il y en eut régulièrement, ne s’est préoccupé de mesurer l’effet délétère de ce mépris sur le transfert des nombreux analysant-e-s présents lors cette prestation.

Il y avait peut-être pourtant une réponse constructive à cet essai. Un mathème de la perversion n’est guère pensable par la psychanalyse, si l’on admet que la perversion est la négation de la névrose. Ou alors, pour reprendre, mais autrement, l’idée de Solange Faladé, en considérant que la structure du discours de la perversion est une caricature - dangereuse - du langage de la psychanalyse. Ce serait alors poser l’hypothèse qu’il n’existerait qu’un seul vrai mathème, celui du discours du pervers, comme impossibilité pour la psychanalyse d’être mathémisée à coups de formules héritées des mathématiques. Pour écraser la possibilité d’accès au symbolique, à la sublimation de la pulsion, et endormir les peuples, on n’avait guère trouvé plus efficace.

Le mathème de la perversion serait alors le seul valide en tant que preuve de la vanité, pour l’analyse, d’être mathémisée à coups de formules inspirées des mathématiques.

Il était absolument interdit de toucher aux [Saintes] Écritures et Paroles de Lacan.

Qu’avait-il besoin, Lacan, d’inventer des structures destinées à figer, à verrouiller la théorie analytique, à “réviser” les structures dégagées, sur de solides fondations, par Freud, avant, déjà, de pouvoir en maîtriser la complexité des effets (14) ? À sa suite, aujourd’hui encore, quelle nécessité de se réclamer de la psychanalyse pour justifier une série de conduites ? Par exemple, est-il besoin de s’y référer pour se marier, concevoir des enfants, manger, dormir, alors que c’est à la portée de toutlemonde ? Ce sont ces réussites dont se vantait récemment un Professeur de psychanalyse, non-analysé, malchanceux symptôme de l’évacuation de l’analyse par Lacan, devenu [Wo es war...] mégalomane, heureux que son université/école de psychanalyse “Mondiale” [sic !] soit un lieu de brassages et d’unions d’analysant-e-s. C’est ce même Professeur de psychanalyse, alors jeune diplômé enthousiaste de l’ENS, qui déclarait autrefois, il y a presque 40 ans déjà, que plus n’était utile de lire Freud puisque Lacan était (15). Il fut, tel un chef de bande, écouté et suivi, de 1964 à nos jours (16).

Toute forme de transmission universitaire de la psychanalyse, sans véritable analyse personnelle au préalable, sans avoir d’abord testé, dirait-on aujourd’hui, à partir de sa propre expérience, la véracité, la solidité des concepts freudiens fondamentaux, ne peut qu’échouer. L’inconscient de chacun-e ne ressortit pas au domaine d’un savoir partageable (17) ; de plus, nous constatons quotidiennement, après que Freud l’a très tôt relevé, que l’enseignement de type universitaire renforce considérablement les résistances à l’analyse, fait obstacle au libre déploiement du langage de l’inconscient. Enfin, côté reconnaissance universitaire, l’expérience a [dé-]montré, sur plus d’un siècle, qu’aucun diplôme, qu’il soit d’État ou émanant d’institutions privées, n’a jamais témoigné de quelque façon que ce soit de la qualité d’une pratique analytique, ni ne l’authentifie.

Comment alors, pour les psychanalystes transmettre la psychanalyse ? De mon point de vue, subjectif, pour l’instant encore, par l’analyse individuelle de chaque analysant-e, puis par le, ou mieux, les “contrôle-s” individuel-s de chaque analyste en devenir. Il semblerait qu’il soit préférable que ce contrôle s’effectue par un seul contrôleur à la fois, et ce pour que le candidat analyste ne risque pas de se trouver empêtré, dans d’éventuelles interférences, qui agiraient en toute inconscience. Françoise Dolto préconisait ensuite, pour l’analyste, de faire un petit point d’analyse de contrôle tous les 5 ans. Mais avec qui ? Chaque analyste, relayé par le ou les “contrôleur-s”, étant prêt à assumer la responsabilité de la pratique de chacun-e de ses analysant-e-s-analyste-s, comme du temps de Freud.

Cela donnait d’assez bons résultats. Je ne suis pas sûre qu’un jury, un tribunal, un consortium, soient bien utiles, et leurs effets tout à fait bénins, pour authentifier un-e psychanalyste. Côté public, les écrits sont un bon moyen de transmission, de même que les groupes de travail auprès d’un-e ou de plusieurs analyste-s dont la pratique, la clinique, ont été éprouvées et qui ont ainsi dégagé la singularité non révisable de la psychanalyse parmi tout autre discipline, avec ses effets sur la vie de l’analysant-e (18). Enfin, pour que chacun-e des analysant-e-s potentiel-le-s, chaque praticien en devenir, quel que soit son budget, puisse accéder à l’analyse, il suffit de créer, comme le fit Marie Bonaparte, qui acquittait ainsi généreusement sa dette à l’égard de Freud et de la psychanalyse, un Institut/Faculté, à l’image des cliniques de Vienne et de Berlin, ouvert à qui se destine à l’exercice de la psychanalyse, tout en offrant la possibilité de poser sa demande d’une analyse personnelle à qui n’a réellement, objectivement, pas les moyens financiers de faire autrement. La SPP de la rue St Jacques à Paris fonctionne sur ce mode et assure la formation des analystes depuis la fin des années 20... [Ah ! “Les fameuses années vingt...” de Théodore Adorno...] Comme le fit également, pour les enfants, sans aucune fortune personnelle, Françoise Dolto en créant les Maisons Vertes, sans l’appui de Simone Veil, alors Ministre de la Santé mais avec celui de quelques autres personnalités. Ce ne leur fut pas facile. Et dans de telles conditions de garantie professionnelle, une subvention d’État semblerait tout à fait normale, plutôt que l’obligation, de nos jours encore, de continuer de privilégier ceux qui disposent de moyens financiers, disons en termes de classe, ceux qui vivent un peu au-dessus de la mêlée.

À ma connaissance, Lacan, se situant sans doute du point de vue de Sirius, c’est-à-dire ignorant superbement le concept de dette appliqué à lui-même, malgré ou à cause de sa considérable fortune, s’il a su constituer un monopole international extrêmement rentable, destiné à rafler des marchés psychiques porteurs et à assurer beaucoup plus que son confort personnel, n’a jamais donné un “cent” pour la psychanalyse. Les cotisations, à l’EFP, les inscriptions aux colloques, en ou hors de France, étaient exorbitantes, les séances d’analyse, généralement très courtes, inabordables, qui obligeaient plus d’un-e à... s’endetter [sic !], non pour maintenir bien vivante la psychanalyse, mais pour enrichir Lacan et ses disciples (19).

Chaque fois qu’il m’a été demandé, quand je faisais une remarque à ce sujet, de “laisser courir”, je répondais, matérialiste, que tel était mon droit de critique, puisque je payais confortablement pour savoir. Mais je ne prétends pas détenir une quelconque vérité sur ce sujet, je dis simplement ne pas savoir, pour transmettre, comment penser autrement les choses.

J’en reviens aux indiscrétions privées. Que se passe-t-il le plus souvent au sein de ces écoles ? Dans le meilleur des cas, les élèves, les élèves des élèves, de tel professeur, s’agrègent en consensus tacites, les indiscrétions fusent comme dans les familles, “entre soi”, entre “initiés” d’un cercle fermé, pour ne pas trahir les secrets de la sexualité des uns, des autres, et bien sûr, des siens. Mais il arrive tout de même assez fréquemment, à l’époque moderne, que le goût de la publicité les fasse s’exhiber abondamment dans les médias. Le résultat de l’enseignement de Lacan est que la sexualité de “ces gens-là” (20), ces analystes-là, est assez souvent mise en actes interdits, dans le réel des analysant-e-s, des analysantes surtout. Mais, quand on s’en étonne, il n’est pas rare d’entendre répondre : “Lacan le faisait bien... !”

C’est, qu’on le veuille ou pas, Freud, secondé sans concession par Ferenczi, qui instaura la loi de l’interdit de la pédophilie, conséquence invariable de celle de-l’interdit de l’inceste, c’est-à-dire l’abus intellectuel et matériel, psychique et physique, de pouvoir d’un plus fort sur un supposé plus faible. Ce sont pourtant bien des analystes lacaniens qui, il y a plus de vingt ans, ont inventé le “talk-show”, une obscénité ravageuse, laquelle consistait à offrir en pâture au public, sur un plateau de TV, de très jeunes filles, que l’on confrontait en direct, à ciel ouvert, à leurs mères rescapées de Birkenau, pour qu’elles s’entredéchirent, aux noms de la psychanalyse et de l’histoire de la déportation. L’émission s’intitulait « Psy-Show », c’est-à-dire : Exhibition-psy (21). Souvent, des membres de ce milieu analytique particulier, certains même avec lesquels j’ai passé des petits moments de vacances privées, me disent bien en face qu’ils n’ont jamais entendu parler de notre association ψ [Psi]  LE TEMPS DU NON, sous-titre, Cela ne va pas sans dire (vs Silicet), laquelle a commencé de se mettre en place il y a aussi 20 ans. Pour des analystes, ils ne sont guère curieux des travaux et de leurs auteurs. Ce qui est paradoxal, car les auteurs, ce sont aussi eux. ψ [Psi]  LE TEMPS DU NON a édité la plupart de ces mêmes “gens-là” sans-mémoire, après avoir travaillé, corrigé, mis en page, imprimé leurs textes, lesquels généralement se proposaient de rendre compte de l’impact de la déportation sur la théorie, la pratique et l’histoire de la psychanalyse. ψ [Psi]  LE TEMPS DU NON a aussi publié un travail considérable de traductions et documents originaux dont on aurait pu penser qu’ils intéresseraient les analystes aussi bien que les historiens, les philosophes, les scientifiques, les artistes, les uns et les autres, les êtres humains...

“Ces gens-là”, en fait, sont assis sur leurs préjugés élitistes de classe, tels que les décrivait Marx. La monstruosité humaine à l’échelle industrielle et scientifique des temps modernes n’a rien changé à leurs histoires banales d’humains, à l’histoire des humains. “Ces gens-là” se comportent comme toutlemonde, ils vivent, exercent, agissent, parlent, préférentiellement en “bobos” ordinaires, se considèrent comme au-dessus, observateurs détachés, de la mêlée “people”. Leurs intérêts semblent assez éloignés de celui de Freud, quant à une possible évolution de la civilisation vers un peu moins de sauvagerie (22). Il n’est pas rare de les voir pratiquer l’ostracisme de classe, d’esthétique, d’âge, de revenus, commetoutlemonde et quelle que soit leur appartenance. Pour être claire et nette, qu’ils soient Juifs ou Pas.

Tout un monde, une classe plutôt à l’aise, apparenté à celui des antiquaires par exemple, pour lesquels l’objet ne retient leur œil exercé qu’au prorata de sa valeur marchande et de la perspective de son rapport ultérieur. À celui de bien des avocats aussi... , qui exigent des honoraires ahurissants, avant de ne pas lire leurs dossiers, certains ne dédaignant pas à l’occasion d’user d’arguments de chantage (23), allant même jusqu’à menacer leurs clients trop crédules de leur rendre leur dossier en cours, s’ils ne paient pas avant la comparution au tribunal ; beaucoup s’accordant avec la partie adverse pour boucler l’affaire en un tournemain, sans avoir à plaider, car cela demanderait un travail de fond sérieux, donc du temps passé à l’étudier, à écrire et à maîtriser leur plaidoirie, à risquer de perdre..., et qui avalisent ainsi sans états d’âme la saloperie humaine... Que des avocats réputés préfèrent, pour des raisons qui leur appartiennent, défendre la cause de délinquants, n’a rien de moral ou d’amoral en soi, mais alors pourquoi n’annoncent-ils pas la couleur honnêtement, de façon à ce que leurs clients non instruits en matière juridique s’adressent ailleurs. L’un d’entre eux me disait un jour, « ...vous comprenez, le système est ainsi fait que “Les gens” sont obligés de faire appel à nous en tant que médiateurs ». Pour le prix de ladite “médiation”, lui ai-je répondu, vous prenez “Les gens” pour des gogos.

Revenons aux “analystes lacaniens”. J’en ai croisé de méchants, d’avares, de pervers, menteurs [sic - comme si c’était compatible !], cleptomanes, escrocs, fétichistes... des demi-mondain-e-s (24), voire des Messaline, tous très snobs évidemment, qui utilisent le transfert comme les courtisan-e-s supérieur-e-s emploient leurs charmes, font jouer leurs relations..., tout un petit monde cloné à partir de Lacan. Un petit monde qui d’ailleurs ne s’intéresse absolument ni à Freud, ni à la psychanalyse, on ne les entend jamais évoquer la complexité d’une question de pratique, de théorie, à ce sujet. Quant à leur position par rapport à un point de théorie freudienne, ils se révèlent incapables d’en articuler et d’en commenter le moindre concept, sauf à répéter éventuellement ce qu’ils ont attrapé dans un dictionnaire.

Il y eut même un-e analyste dont j’ai écrit le récit oral, en forme de biographie officielle - j’insiste, puisqu’elle, la vérité, y est éludée - et dont j’avais également rédigé des “observations” de cas qui n’étaient pas recevables à la lecture dans l’arène de la “passe”, tant elles étaient rédigées en langue de bois. Ces travaux apportaient à cet-te analyste une reconnaissance, une authentification, par ses semblables. D’après cet-te passant-e, il paraît que mon style est magnifique. Merci.

Très récemment prenant sans doute cela pour une “passe” d’un autre genre, cet-te analyste, habitué-e à la fréquentation des caniveaux de quartiers sordides, connaissant du monde dans celui de l’édition, a sans vergogne imaginé faire publier ces travaux en son seul nom d’auteur de mon écriture. Comme si cela ne suffisait pas, cette personne a également escroqué financièrement notre association lors d’un transit de matériel informatique. Ce n’était pas la seule ni la première fois que cela se produisait, mais augmenté de malfaisances disparates, c’était exemplaire, en tant que cela représentait une assez bonne synthèse des divers agissements de “ces gens-là”.

Selon l’adage, nous ne sommes jamais trahis que par ceux auxquels nous ne nous sommes pas même posé la question de la confiance... Pourtant, je n’ai jamais fait de mal à personne, j’espère en tous cas. Pourtant, comme je le fais toujours pour ce que nous éditons, je prends la peine d’indiquer que les titre et sous-titre de notre association ψ [Psi]  LE TEMPS DU NONCela ne va pas sans dire [vs. Silicet !], ont été choisis pour leur sens, leur signification... ou signifiance si l’on préfère, à ce propos, le vocabulaire philosophique français, mis autrefois en circulation par Pichon, gendre de Janet, raison pour laquelle Freud n’y souscrivait pas, pas plus qu’au concept de “scotomisation” de Laforgue, repris par Lacan dans sa “Famille”.

Ces agissements sont époustouflants quand ils émanent d’analystes. Ont-ils été analysés, “ces gens-là” qui se conduisent comme des enfants d’environ 3 ans, un peu plus un peu moins jaloux, envieux, méchants, occupés à dresser père contre mère et vice-versa, à éliminer toute fratrie, à dominer le monde extérieur, à s’essayer, au bout du compte, comme chaque enfant s’y emploie pour se constituer, à la dictature ? Où sont passées la reconnaissance d’abord, puis la maîtrise et la sublimation de leurs pulsions ? Il y eut bien sûr quantité de postulants analystes bien intentionnés sur trois générations, rompus aux études universitaires, médicales ou non. Seulement, dans les conditions de l’apprentissage lacanien, l’analyse ne les a pas modifiés (25), ils sont demeurés tels quels, “comme avant”, se conduisant et conduisant leurs analyses comme s’ils étaient toutlemonde. Les dîners, les réunions entre amis, où l’on danse entre soi en fin de soirée, quand les invités obligatoires s’en sont allés, où l’on cause bourgeoisement de soi, de tout et de rien, de sa famille, composée ou recomposée, des uns et des unes tels, de potins sur l’actualité nationale et internationale, où l’on se montre avec ou sans nouveau partenaire, où l’on y va de sa prière collective rituelle à Lacan, à ses bons mots, où chacun-e évoque, de l’air compénétré dont se parent les initiés, les effets sur soi de sa “passe” personnelle, sont, répétitivement, plutôt ennuyeux, voire même assommants.

À l’EFP, il arrivait que l’on croise aussi des Innocents, crédules, candides, pour lesquels la traversée fut particulièrement difficile.

Quand j’étais jeune, j’avais comparé l’EFP, c’était assez facile, à La Grande Muette, car on n’y parlait pas, on ne répondait pas, on n’avait pas entendu, pas lu, et quand quelqu’un-e s’en étonnait - Dolto par exemple, après le “Congrès de Rome”, puis au moment de la “Dissolution” de l’EFP -, “on ne savait pas”. Cela rappelle une surdité, un aveuglement, encore récents, épouvantables. Ainsi ces cerveaux pensants ne savaient pas lire, écouter, éprouver par tous leurs sens, se faire une idée personnelle et en témoigner dans leur travail.

Sur la non curiosité pour les choses, j’ai relevé un passage qui me plaît bien, cité en exergue par Marcello Fois, dans son roman policier, Sheol. Le voici,

 

Le racisme et l’antisémitisme fascistes n’auraient donc été qu’une formalité ; sans évidence ni consensus social. En fait, un professeur d’université, de gauche, me disait qu’il n’avait connu que des Juifs que l’on avait aidés ; et j’ai eu un peu de mal pour lui faire comprendre qu’il ne pouvait en être autrement : les autres, eux, qui n’avaient pas rencontré la solidarité, mais l’indifférence et la délation, n’avaient pas survécu.

Stefano Levi Della Torre

Il Manifesto, 16 février 1995

 

L’EFP rassemblait alors en une seule institution la Camora, l’Omerta, la Cosa Nostra. Les oukases, les règlements de compte y étaient féroces, tombaient par surprise sur qui n’était pas “dans la ligne”, sur qui contestait la doctrine de Lacan, sur qui cherchait à sortir la psychanalyse du dogme imposé qu’il fallait appliquer sans moufter. Cette école a toujours fonctionné comme une dictature molle, mâtinée d’anarchisme de droite et, à gauche, de stalinisme ancré, auquel elle s’est identifiée malgré la révolte des fils contre le Père. On s’y débarrassait de façon plus ou moins expéditive des traces, sous toutes leurs formes matérielles et humaines, au nom de l’idéologie lacanienne.

 

[Ce qui m’amuse toujours, c’est, en ces temps, la revendication généralisée de la différence au nom de la non discrimination, alors que les deux termes signifient la même chose.]

 

Quand les anciens freudiens n’ont plus exercé ou ne furent plus, les analysants de Lacan et ceux de ses disciples n’ont eu comme seule directive que de se reproduire entre eux. Que sont devenus les enfants qui leurs avaient été confiés dans les CMPP où ces “thérapeutes” étaient salariés, quasi fonctionnaires ? Après que ces enfants, pour beaucoup, aient servi de matériel pour fournir - à l’image de ce qui se fait en psychiatrie, en maternité, dans la plupart des spécialités médicales -, des discours pléthoriques lors de présentations de “cas”, préférentiellement de “psychose”, lors de réunions, congrès, colloques, journées... De “psychose”, selon les schémas mathémiques de Lacan de la psychose, qui demandent tout de même considérablement moins de travail de lecture et d’interprétation de la névrose, une fois que l’on a repéré et posé l’“absence du Nom-du-Père” (26) ! L’engouement lacanien pour la psychose peut entraîner de lourdes conséquences. Il est vrai que personne ne peut jamais vérifier le travail d’un-e analyste auprès d’un psychotique. Par contre si l’analyse auprès d’un névrosé rate, tourne mal, l’analyste a toujours la possibilité d’arguer que le ou la malade est psychotique (27).

Voilà pourquoi je me répète et aussi ce que je ne dis pas.

La pratique de la “passe” a survécu, tenace, jusqu’à nos jours, à Lacan. Certains groupes d’analystes lacaniens l’ont pérennisée et continuent de l’appliquer telle quelle, entre eux, ça ne déborde pas chaque “communauté”, pour s’entr’intituler analystes, sans qu’il n’y ait jamais eu d’analyse, en tous cas pas au moyen de cette procédure (28). De l’indiscrétion, du voyeurisme, de l’obscénité, oui. Dans la réalité brute, la pratique de cette “passe” n’était qu’une simple et vulgaire affaire de cooptation, de “parrainage”, de clonage à partir d’initiés d’un même clan, eux-mêmes clonés à partir du meneur.

Le lacanisme s’est fort diverti de jeux de mots, calembours et autres potacheries, assez vulgaires d’ailleurs, de seconde ou troisième main, à la suite du Maître, tandis que, pendant près de 40 ans, il dispensait parallèlement un obscurantisme émaillé de concepts délétères, lesquels recouvraient d’incroyables et pédantes banalités. Mais malgré l’aura dont il jouit encore post-mortem, pour le mot d’esprit, le Witz, il n’a pas réussi à évacuer Freud (29).

Pour en revenir aux jeux de mots imbéciles, du style de ceux dont usait Lacan, qui allaient jusqu’à porter sur le nom propre pour qualifier par exemple un Président de l’Association Internationale de Psychanalyse, lequel n’avait pas accédé à ses desiderata, prenons un exemple précis. Le verbe “weinen”, pleurer en allemand, ou “vayn’n” en ydish, chante la douleur des mères dans toute l’Europe Centrale, “Oy Vaï !”... Alors on traduit Wein, par “vin”, qui existe aussi, ça fait plus antisémite. D’autant que ce “Wein” n’est peut-être après tout qu’un “Fein-”, fin, fine [le “W” n’existe pas en ydish], plus ou moins sciemment mal orthographié par les officiers des États-Civils, comme cela se pratiqua aussi pour les ressortissants des AOF, AEF, TOM, DOM, etc., autrement dit des anciens, protectorats, colonies, possessions multiples... Que faire alors de tous les suffixes patronymiques commençant par Wein ou Fein, avec un “e” ou un ”a”, un “i” ou un “j”, un “z” ou pas... : Wein -trib -trieb ?, la pulsion (!), -silber, le métal argenté ou de vermeil, -zorn, la colère (!)... il en est des dizaines... comment les traduire si l’on y met un pied de vigne, des vignobles entiers, des chais plutôt que des larmes... ?

Que le Juif parle, qu’il agisse, qu’il se taise, qu’il se nomme, il sera, par des artifices de langage, insulté. L’une parmi les injures, ainsi que le relevaient Viktor Klemperer puis Georges-Arthur Goldschmidt, était, dans la langue du 3e Reich, de féminiser les vocables, les éructations, à son adresse, cela consistait par exemple à qualifier le Juif littéralement de truie et non de cochon [sic] (30).

Prenons un autre jeu de mots. Lacan, en 1974, intitula son séminaire, Les non-dupes errent, en référence à sa théorie portant sur Le ouLes Nom-s-du-Père. C’est cette même année qu’à Rome, il qualifia Anna Freud de “chiure de mouche”, la chiure donc, de son père. Il paraît qu’il avait trop bu à table pendant le déjeuner. Alors, si les non-dupes errent, pour l’entendement limité de l’intellectuel moyen, que font les dupes ? Ils gouvernent, ils éduquent, ils psychanalysent, trois fonctions des plus difficiles à occuper, selon Freud ?

Freud a écrit tout un livre, difficilement traduisible en français, sur le Witz, l’esprit, l’elfe, léger comme l’air. Il s’appuie, pour décrire cette formation de l’inconscient, sur l’humour juif, l’art de la métaphore. Il est très caractéristique de relever, à la lecture de ce livre, que l’humour juif, plus ou moins raffiné, s’adresse d’abord aux Juifs eux-mêmes, comme au théâtre où s’échangent des passes d’armes inoffensives. Ils ne visent pas les régions ou les pays voisins, ni leurs populations. Ils appliquent à eux-mêmes, êtres humains incarnés et parlants, ce en quoi ils ne sont guère xénophobes, le narcissisme des petites différences.

Entre eux, ils ne se ménagent guère (31).

Les traducteurs français ne sont pas toujours exempts de manque de délicatesse. Ainsi, dans la traduction de la correspondance Freud-Ferenczi, Eugénie Sokolnicka est appelée “La Sokolnicka”. Peut-être pour s’agréger Freud, lequel ne cache pas l’antipathie personnelle qui l’anime à l’égard de Sokolnicka et de ses relations mondaines littéraires, scientifiques, voire politiques, parisiennes (Pichon-Janet-Laforgue... ), dont il craint, non sans fondement, qu’elles ne desservent la psychanalyse. Cet intitulé, “La Sokolnicka” correspond littéralement aux appellations courantes, habituelles, en allemand : Der UntelDie Unetelle. Seulement, en français, appliqué spécialement à une femme, c’est une injure. Nous ne saurons jamais la cause réelle du suicide d’Eugénie Sokolnicka, que l’on attribue généralement à la montée du nazisme en Allemagne, mais qui est vraisemblablement beaucoup plus sordide et française, après qu’elle eut été poursuivie juridiquement par ceux-là même qu’elle avait formés, pour exercice illégal de la médecine, et ainsi réduite à l’indigence matérielle et morale dans un pays hostile (32).

Lacan, contrairement à Freud, à la pépinière d’analystes d’avant et d’après-guerre en France, dont pour ce qui concerne la formation que j’ai reçue, principalement François Perrier et Françoise Dolto, n’a laissé aucun ouvrage clinique, une fois sa thèse universitaire de psychiatrie soutenue en 1931. Cette thèse, à propos de laquelle Clérambault évoquait le plagiat, était basée sur un “cas”, puisé dans un service psychiatrique. Le “cas” était une femme, dont Lacan a exploité le malheur jusqu’à l’usure, n’ayant à aucun moment cherché à soulager la détresse qui l’envahissait. Il a continué d’ailleurs cette pratique mandarinale d’exploitation, avec sa “présentation de malades” à Sainte-Anne, à laquelle j’ai assisté quelques fois, assez écœurée par son manque de considération pour autrui, lequel confinait carrément au mépris. Ainsi a-t-il construit sa théorie fameuse de la psychose, à partir de l’existence réelle d’êtres internés en psychiatrie, surmédicamentés, épinglés, réels ou devenus “psychotiques”. Théorie attractive, d’ailleurs elle fait flores, elle serait l’unique terrain de recherche, intéressant la psychanalyse “révisée” par les soins de Lacan.

Quand j’ai demandé, en 1971, à une personne très proche de Lacan, ce qui faisait qu’il n’avait pas trouvé pertinent de rendre une petite visite à Freud, mais seulement de lui expédier sa thèse, comme on le fait entre collègues, envoi auquel Freud répondit poliment par un petit carton, un cartel, exactement sur le même ton, il me fut répondu que, à 30 ans, Lacan préférait garder cette part de son temps disponible pour jouer au base-ball. J’espère qu’il s’agissait là d’une boutade...

Car pour un Witz, ce serait plutôt mince...

Et pourtant, d’après Freud, Ferenczi et autres freudien-ne-s de la première heure ou plus récents dans le temps, la psychose ne ressortit pas à la psychanalyse. La psychanalyse devant une psychose peut servir d’étai, de pondérateur, d’opérateur associé, elle peut permettre éventuellement d’aider, avec le relais de l’équipe qui en prend soin, le sujet à vivre “dehors”, peut lui éviter l’internement chronique, mais c’est à peu près tout.

La question qui apparaît, après ce “réquisitoire” est : Comment t’es-tu retrouvée dans ces alentours plutôt qu’ailleurs ? Parce qu’il n’y avait pas de place ailleurs (33) et que je n’ai qu’une vie.

 

Comment être psychanalyste...

 

Déclarer que l’on ne peut être psychanalyste quand l’on est revenue d’Auschwitz, que l’on ne peut l’être si l’on n’y a pas été déportée, semblerait simplement signifier qu’Auschwitz a anéanti la psychanalyse en anéantissant le Juif Freud.

Comment Lacan a-t-il pu entériner cette double négation ?

Ainsi, comment être psychanalyste en 2005, en France, quand la France, aujourd’hui comme autrefois, persiste à ignorer Freud (34) ?

Il nous faut suivre Freud depuis 1896 (35), année où il apparia, par un trait d’union d’abord, la psyché avec l’analyse, dans son sens premier, didactique. C’est l’année de la mort de son père que Freud, témoin de son temps, rendit public le nom qu’il avait trouvé à partir de son expérience pratique, à partir de ce qu’il entendait et puis décryptait, selon une grammaire absolument nouvelle. Ce qu’il avait vu aussi, lors de présentations de malades et lors de son passage à l’Institut Médico-Légal de Paris. Ce nom fut Psycho-Analyse, « Méthode de traitement des névroses », qu’il a mise en pratique au rythme de ce qu’il découvrait, qu’il a théorisée et affinée à la lumière des matériaux recueillis et ce, sur presque un demi-siècle. Méthode scientifique, Freud y tenait avant tout, puisque son approche, ses hypothèses, s’étayaient des matériaux recueillis, dont il vérifiait les effets, la vérification permanente des hypothèses, de leur mise en pratique, étant le propre de la démarche scientifique. Les effets, c’est-à-dire d’abord les symptômes, lesquels étaient produits par des contradictions internes qui immobilisaient l’évolution de la psyché et rendaient la vie dans le monde extérieur aussi bien que dans la vie privée, infernale. Ces effets se manifestaient sous forme de symptômes bien particuliers, lesquels éclairaient la trame de l’inconscient propre à chaque être humain. Ne négligeons pas toutefois que Freud, via ses réflexions sur la biologie, n’a jamais mis en doute le fait que chaque être humain, au plan de la génétique, celui de l’anatomie, des pulsions..., est biologiquement constitué d’invariants. Un seul invariant est unique à l’espèce humaine, et il n’est pas biologique, c’est le langage. Là où l’humain se distingue des entités animale, végétale, minérale et... atomique. Personne, même les mieux instruits et les mieux équipés, avant Freud, n’avait osé mettre à l’épreuve une théorie à partir de ses hypothèses sur ce qui se passe dans l’inconscient, littéralement parlant, à partir du postulat d’un non savoir, à l’exception de celui, mais encore insu de l’analysant-e qui s’engage dans une psychanalyse. Et ce qui au début n’était qu’un espoir s’est confirmé au fil du temps, la psychanalyse aidait à vivre, là où toute forme de “thérapeutique” antérieure avait échoué. Les trois principaux objectifs de base étaient pourtant simples à comprendre, ils visaient à harmoniser un peu d’amour - un peu de bonheur -, un minimum d’aliénation dans la vie sociale, un peu moins d’angoisse devant la mort. Mais, si des échecs, dont toute démarche scientifique implique la potentialité, pour atteindre ces objectifs, étaient attendus, la difficulté, les résistances [“à la guérison”, selon l’expression de l’époque] que ce travail rencontrait, tant de la part de l’analysant-e que de l’analyste, n’étaient pas prévues.

Puis, Freud réunit le couple en un seul vocable, Psychoanalyse, et lui trouva une écriture, avec un joli Ψ majuscule, suivi du A majuscule ou minuscule - ΨA, Ψa, pour désigner la psychanalyse, les psychanalystes et ce qui est psychanalytique.

C’est cette écriture que j’ai reprise, mais avec un ψ minuscule-italique - que l’on retrouve dans l’intitulé de notre association ψA, ψ [Psi]  LE TEMPS DU NON *.

La ψA n’est pas de la psychologie, elle n’est pas un discours sur la psyché, au moyen d’un vocabulaire conceptuel propre à une spécialité. Elle n’est pas un discours du tout. Elle n’a pas de point commun non plus avec la psychiatrie, puisqu’elle elle ne prescrit pas de pharmacopée en vue de soigner la psyché, comme le savent les analystes non-médecins et parfois quelques médecins en analyse. Elle n’en est pas la domestique ni la danseuse - ce sont les mots de Freud -, pas plus qu’elle ne l’est des autres spécialités qui s’en annexent le nom.

Elle n’est pas une thérapie, quand la thérapie est définie comme “méthode de conditionnement et de déconditionnement” de la psyché. Elle peut être un relais thérapeutique, dont l’aboutissement sera, comme tout relais, le moment où l’analysant-e butera sur son narcissisme et choisira d’en rester là avec l’analyse. Pour qu’une analyse personnelle, en tant que telle, aille jusqu’à son terme, l’analysant-e doit s’obliger à se départir d’une attitude passive devant son narcissisme quand il est envahissant, et s’employer à le faire céder. C’est-à-dire, sans rien attendre, espérer, ou projeter, à partir du Moi, ou Moi/Je, à faire céder le Lustprinzip - lequel entretient la pulsion de mort, les retrouvailles langoureuses avec le non-être, en conservant un minimum d’énergie vitale, qui se fixe à un état de stase, où le flux pulsionnel congestionné fait du sur place et s’altère, pour durer le plus longtemps possible dans ce marigot.

Ensuite, que l’on devienne analyste ou pas n’est pas une question particulièrement pertinente, cela n’a d’importance que pour le sujet et pour son choix, l’essentiel, concluait un jeune homme, c’est d’avoir, parmi les autres, proches ou lointains, dans le monde, devant soi, “une bonne vie”, intellectuellement honnête.

La ψA n’est pas une idéologie (36).

La ψAnalyse , n’est rien d’autre que la ψA, tout simplement.

Le XXe siècle a donné naissance, avec Freud, à une nouvelle dette morale, pour ne pas dire éthique, de l’humain à l’égard de l’histoire de la civilisation. Pour ce qui est d’un domaine plus restreint, la dette d’un-e ψanalyste à l’analyse, dès le début de son analyse, qui jamais, ensuite, ne cessera, consiste à ne pas être quelqu’un-e commetoutlemonde et ce n’est pas facile. Être commetoutlemonde en effet ne nécessite pas d’analyse, donc pas d’analyste, les analysant-e-s ont identifié ce fait, le reconnaissent et le disent. Chacun-e découvre lors de son analyse, sa singularité, même pour qui avait le projet de devenir commetoutlemonde, c’est-à-dire, en premier lieu, comme son père et sa mère, auxquels vient s’adjoindre l’environnement qui rend malade. Chacun-e découvre au cours de l’analyse que son psychisme d’homme ou de femme sexués, bien qu’ayant de nombreux points de croisement, est différencié par la nature, par l’anatomie, par la représentation que chacun-e se fait de soi-même, en tant qu’être sexué, dans son rapport au monde extérieur... En remontant toujours plus loin dans le temps, chacun-e découvre la sexualité infantile, ses ratés individuels qui infléchiront la vie amoureuse ultérieure, s’en mêleront, et bien souvent la manipuleront, renouvelant sans cesse le phénomène de répétition, les mêmes agissements, les mêmes mots, les mêmes fantasmes, inscrits et fixés très tôt, tout au début de la vie.

La psychanalyse, pour l’analyste, c’est refaire pour son propre compte, avec ses données propres, le chemin parcouru sa vie durant par Freud.

Pour l’analysant-e qui ne deviendra pas analyste, la fin de l’analyse se manifestera en son temps, celui d’y mettre un terme, c’est un constat entre analysant-e et analyste, personne ne peut [pré-]dire à quel moment. Pour qui deviendra analyste, une fin d’analyse n’est pas envisageable. Pour le coup, elle tuerait l’analyse. Si technique et théorie ne cessent de s’actualiser au cours des générations et de l’évolution - ou non - des idées, les fondations posées par Freud demeurent stables, il n’y a aucune nécessité à les remettre perpétuellement en question, surtout quand on ne les a pas d’abord explorées, de vouloir les “réviser” - il utilise le verbe - comme Lacan le préconise à son avantage dès 1938 dans « La Famille », en pleine période d’instrumentation de la fureur antisémite. L’analyste n’étant pas dispensé, commetoutlemonde, des invariants biologiques, pulsionnels et idéologiques propres à l’espèce humaine, à toutlemonde (37), il doit à l’analyse d’apprendre à les maîtriser pour pouvoir aider l’analysant-e à ne plus en dépendre ni dépendre d’autrui dans son choix de vie (38). Le cheminement d’une analyse conduit à ce qui portait du temps de Freud le nom de sublimation, qui semblerait être peu à peu chu en désuétude. Ce processus de sublimation s’applique d’abord à la sphère privée de l’analyste, au cours de son analyse préalable à l’exercice de son métier. Il n’en sera plus dissociable. L’analyste commetoutlemonde dans la vie courante et comme personne dans le métier, n’existe pas. Quand ce clivage étanche se pratique tout de même, cela crée des interférences dommageables pour l’analysant-e. L’analyste apprend simplement, dans son travail, à faire le vide, à faire abstraction de ce qui ressortit à sa sphère privée, il le pourra d’ailleurs par la suite à tout moment, simplement pour réfléchir ou se délasser. C’est ce qui le distingue de l’analysant-e, qui au contraire n’apporte que le privé de sa lourde biographie, qui l’entrave, le manipule et parfois le terrasse. Là où n’existe pas de ligne de partage, c’est dans le domaine de l’honnêteté intellectuelle, de l’honnêteté dans la vie. C’est ce qui est exigé de l’analyste, et de personne d’autre dans le social, du moment qu’elle, la personne, fait son travail. L’un-e apprécie l’autre, ou ne l’apprécie pas, pour ce qu’il-elle est et, pour ce qui est de notre métier, pour ce qu’il-elle pourrait devenir sans la pression harcelante du symptôme. Ensuite, des goûts, des couleurs, des apparences et des formes... L’analyste doit à l’analyse d’avoir la notion du temps, de sa vie et de celle de l’analysant-e, qui passent.

Côté transmission, l’analyse tend à faire entendre quelque chose à l’analysant-e, sa vie durant, de la ligne de partage de chaque domaine, privé ou public.

Confondre le privé et le public, pour l’analyste, c’est risquer de rendre agissant le contre-transfert, le transfert qui le menace en permanence. Faire, professionnellement, abstraction du privé est indispensable pour prévenir le danger d’éventuelles identifications de l’analysant-e à l’analyste, alors prises dans un transfert amoureux que l’analyste ne pourra plus contrôler, qui le dépasseront, qui pourront conduire l’analysant-e sur la pente de la folie érotomaniaque, de l’automatisme, de la psychose. Le transfert de l’analyste doit être neutralisé d’abord pour donner au symptôme de l’analysant-e les conditions d’être à son tour neutralisé (39), c’est ce que, m’a-t-il semblé, essayaient de transmettre, après Freud, Françoise Dolto, François Perrier et bien sûr quelques autres (40).

Qu’est-ce que le contre-transfert ? C’est s’assurer que l’impression, à tous points de vue perceptible, faite par l’analysant-e à l’analyste ne l’entraînera pas, inconsciemment, à reproduire soi-même ce dont il faudrait aider l’autre à se défaire. Ce fut de tous temps une illusion de penser ou de laisser à penser que l’autre, l’analysant-e, n’évoque rien pour l’analyste. De surcroît, évoquer “rien” serait du mépris pour l’autre qui n’est pas soi. Or, si le lacanisme a passé, ni vu ni connu, un nouveau concept, qui s’est substitué à celui de “neutralité bienveillante”, laquelle neutralité, bien- ou mal-veillante, c’est bien connu, n’existe pas, c’est celui, absolu, de non-contre-transfert, de non-transfert de l’analyste. L’analyste, du coup, ne s’engage à rien, se dédouane par avance, de toute responsabilité. D’ailleurs, les écrits lacaniens montrent que les lacaniens ne s’occupent pas plus du concept de transfert que de celui de sexualité, chacun-e d’entre “ces gens-là” continuant d’évoluer à prix d’or dans sa bulle exclusivement narcissique, inspirée de celle de Lacan. Le non contre-transfert de l’analyste prive l’analysant-e de l’épreuve difficile à franchir et à dépasser de l’identification à un “Moi(-Idéal)” de son analyste, mais l’engage à fonctionner par mimétisme direct ou par tropisme. Ce phénomène produit des effets d’acting-s permanents et consternants, au-dehors comme au-dedans, qui surgissent sur la scène publique, émanant d’êtres transformés par leurs analystes en leurs caricatures, comme produits d’une [inconsciente] manipulation mentale. Cela aboutit à placer œdipiennement, incestueusement, au même plan, la valeur de tout et de n’importe quoi, à rabattre les analysant-e-s à l’état de commetoutlemonde, et commetoutlemonde n’est pas un nom bien présentable.

Un-e analyste est-il ou non freudien, nous demande-t-on fréquemment. La réponse ne nous appartient pas, seuls les analysant-e-s en témoignent, personne d’autre, de même seuls les analysant-e-s témoignent de l’existence et la valeur de l’analyse. Côté analyste, son mode de formation et de contrôle est assez simple, après qu’ils ont été mis en place d’abord par Ferenczi qui, avec l’accord de Freud, exigea l’analyse personnelle préalable à toute pratique analytique, puis sans cesse actualisés dans le siècle, et tout particulièrement en France par François Perrier (41). À la différence de toutlemonde, l’analysant-e apprend à dominer ses pulsions meurtrières, tout en continuant à ménager sa liberté à l’intuition - l’insight, les antennes -, qui s’affine avec le temps. Côté analyste, son travail est authentifié par le devenir de chacun-e de ses analysant-e-s. Aussi simple que ça.

Pourtant la traversée est ardue. D’ailleurs, côté analysant-e, surgissent par intermittence des poussées de haine contre l’analys[t]e, tant cette aventure exige de patience, d’apprentissage du sang-froid, pour accéder à la maîtrise des pulsions et déjouer la tentation idéologique [clonique]. Pour l’analyste, la haine de l’analysant-e, sous une forme ou sous une différente, est une denrée brute, la recevoir fait partie du métier, puisqu’elle est transférentielle. L’analysant-e ne sait pas encore, n’a pas encore pu réaliser, que la maîtrise des pulsions permet de laisser de la place, de l’air, du temps, disponibles pour le loisir des sens et des perceptions, pour cultiver son jardin, espérait obtenir Candide. Nourrir ses perceptions et son intelligence de ce qui ne fera pas effraction dans l’équilibre interne, de ce qui permettra à l’esprit de se déployer librement et d’évoluer. Pour, si tout se passe à peu près bien, acquérir le goût de la dilection - mot que j’ai trouvé en faisant des mots fléchés entre deux séances. Le mot dilection vient du latin “diligo” ; “estimer, honorer, aimer d’une affection fondée sur le choix et la réflexion.”

Que demanderait-on encore à l’analyste ? Une certaine aptitude à faire confiance et à suivre, sous contrôle toutefois, son “insight”, les antennes personnelles précitées. De devoir renoncer à plaire sur le mode infantile, quoique cela n’implique pas de se négliger, même physiquement, c’est encore plus compliqué pour les femmes. De s’intéresser à la parole du mal-être de l’être humain, au moyen du mode de lecture proposé par Freud, c’est-à-dire sans chercher à se substituer à l’exercice et à l’application, au vocabulaire codé d’un métier qui n’est pas le sien (42). De ne pas s’instituer en être d’exception au sein même de la psychanalyse, qui deviendrait alors l’une des idéologies parmi d’autres. Car l’histoire des idéologies a sinistrement démontré que la couardise dans la psyché des candidats autocrates, pouvant aller jusqu’à l’obséquiosité, est un pôle d’identification pour des foules d’électeurs, dans toutes les institutions humaines de tous les temps, privées comme publiques (43). Quant à l’affinage, à l’affûtage, au ciselage, de la théorie et de la pratique, inscrite dans l’histoire, je ne peux en poser que mes hypothèses subjectives, dans L’Idéologie... (44). Il me semble que si le phénomène du nazisme a voulu et a pu porter atteinte à Freud, au point essentiel, fondamental de la psychanalyse, c’est en s’employant à disloquer ce qui structure l’humain dès sa naissance, en s’ingéniant à détruire les fondations sur lesquelles la structure œdipienne est bâtie. Freud, adolescent de 17 ans - vingt-trois ans avant de trouver son nom à la psychanalyse - traduisait pour sa classe directement Œdipe du grec en allemand (45).

En ces temps de commémoration soixantenaire, les nombreux suicides d’adolescent-e-s juifs, avec une proportion nettement plus élevée de filles, sur deux générations, bientôt trois, dont les pères et mères, les familles entières, ont été anéantis en Europe lors de la 2e Guerre Mondiale alors qu’ils venaient de naître, ceux de jeunes Allemands aussi, héritiers de la conduite inconcevable, incompréhensible, de leurs parents, ne sont que rarement évoqués. Il y eut, dans l’après-guerre, quelques cas d’emprisonnement, mais très peu, ces [ex-]enfants-là n’ayant pas trouvé la force de recourir à la délinquance juvénile. De même, n’entendons-nous guère parler de ceux qui croupissent en services psychiatriques et bientôt en mouroirs divers quand ils sont un peu vieux, où ils rejoignent les quelques déporté-e-s revenus, très âgés, en passe de disparaître, que l’on a abandonnés là, après les avoir abandonnés chez eux, ou après qu’ils ont carrément été flanqués dehors par leurs propriétaires, lesquels ne lésinent pas sur les moyens les plus bas à mettre en œuvre pour ce faire. Les plus chanceux de ces héritiers européens de la déportation, ceux qui en ont les ressources suffisantes, se voient alors obligés d’émigrer en Israël pour échapper à la perspective du mouroir. Le passage du temps et des générations nous a montré par ailleurs qu’en ce qui concerne les analystes Juifs, Pas-Juifs, Autres, grands et petits, estimés, reconnus ou pas, dès qu’ils sont brutalement exclus, et si par bonheur ils ont de la famille implantée ici ou là, ils retournent, matériellement, mourir dans leur pays-source.

Les propriétaires, immobiliers ou intellectuels, ceux de la pensée unique, ont ceci de caractéristique qu’ils ne parlent pas. Finauds, ils concoctent sans un mot leurs sales “coups en douce”. Ce sont les mêmes que Molière nommait des hypocrites, des Tartuffe, des petits pervers ordinaires et crades, sans loi ni parole, que Molière encore définissait dans Don Juan,

 

Sganarelle (à Don Juan)

“… Qui n’a point de loi vit en bête brute”

 

J’ai d’ailleurs dû faire face à mon tour à cette exclusion violente, 26 ans après l’avoir déjà dénoncée dans tout un livre (46). C’est à cette occasion que j’ai constaté combien grande avait été ma crédulité, en faisant connaissance avec un certain milieu juridique, dans lequel évoluent même des Honorés de la Légion (47). Parmi ces derniers, quelques-uns se sont alignés sur les propos de leurs amis analystes lacaniens, dont celui auquel je m’étais adressée, en toute confiance, dans l’affaire d’antisémitisme à laquelle j’étais confrontée. Avec assurance, sans aucun respect pour le sujet quel qu’il soit, qu’ils sont censés défendre et protéger, qui les paie grassement pour choisir le mot le plus vulgaire possible, ils empruntent à ces analystes-là leurs injures en forme de diagnostic psychiatrique (48), telles, pour n’en retenir qu’une, celle de “paranoïaque” et préférentiellement en direction des femmes. De surcroît, ils font cela sans vergogne et sans aucun droit, me semble-t-il, d’émettre un diagnostic relevant d’une discipline ne ressortissant pas à leur compétence professionnelle. À l’expérience, Perrier a pu poser comme hypothèse que les pervers rendaient l’hystérique paranoïaque. Il me semble que nous pourrions étendre ce désir de rendre paranoïaque, chez les pervers, non seulement à l’hystérique, mais à tout être humain parlant, quelle que soit ou ne soit pas sa névrose. Seulement, les pervers s’en prennent préférentiellement aux hystériques, les plus sadisables puisque le pouvoir ne les intéresse pas, contrairement à ce qu’on raconte. Les hystériques, femmes et hommes, croient au miracle que produit la baguette magique de la fée, qu’elles incarneraient en même temps qu’elles seraient les élues, féminines du père. La mère, la femme du père, la rivale, est souvent conçue comme une belle-mère, la marâtre de Blanche-Neige, celle qui interroge : “Petit miroir, petit miroir, dis-moi qui est la plus belle...” Par la magie d’une fée éthérée, voilà que le Prince Charmant, même s’il a fît attendre le lecteur, vient dénouer le fatum œdipien, vient enlever Blanche-Neige dans les airs sur son alezan ailé.

C’est là que j’ai constaté que, comme dans d’autres domaines, en cas de malheur, pas un-e analyste parmi “ces gens-là”, comme la plupart de ceux qui ne le sont pas, presque tous ceux auxquels on attribuait un minimum de sympathie, ne se sont manifestés, sauf pour appuyer, ouvertement (49), un peu plus sur la tête de qui se trouve dans l’embarras. Il y eut même une personne, au moins, pour me le dire en toutes lettres, méchamment, dont je ne répèterai pas le propos. Non plus que pas une institution publique, pas une institution privée, parmi celles auprès desquelles je cotise souvent depuis plus de 30 ans. C’est en ces occasions que l’on refond, une fois de plus, tristement, son répertoire d’adresses, lequel va se réduisant, inéluctablement, “avec le temps va tout s’en va...”. C’est à cette occasion que j’ai fini par admettre définitivement, ç’aura été long, que la déportation des Juifs d’Europe vers le Néant, n’avait été d’aucun enseignement dans l’histoire de l’humanité, pas plus que dans l’histoire de la psychanalyse, que la solidarité de masse est une vue conceptuelle idéaliste, quand les humains continuent répétitivement de se comporter comme si “ça” n’avait jamais eu lieu. Ni les commémorations, ni les rassemblements internationaux, ni les sons et lumières de la mémoire n’ont, à très court terme, de portée pédagogique. Encore que, pour que la vie soit tolérable, peut-être l’être humain a-t-il raison d’oublier, une fois le premier mouvement d’émotion évanoui.

Dans cette affaire d’exclusion, sur le plan institutionnel, c’est grâce à l’efficacité de la police et de personne d’autre qu’elle s’est dénouée. Sur le plan personnel, ce fut grâce à des amis - ils savent ce que je leur dois - qui d’ailleurs ne se connaissaient pas, à une petite chaîne ferme de solidarités (50) qui s’est formée, pour trouver un lieu où exercer et vivre, où je vis et exerce, entre le Parc Georges Brassens, La Ruche, la place qui porte le nom du frère de Françoise Dolto et la Halle aux Livres (51).

En ce même temps actuel, nous entendons aussi beaucoup et partout déclarer par diverses institutions et par abattage médiatique que, lorsque la vie des ancien-ne-s déporté-e-s revenu-e-s de Birkenau, pour certain-e-s maintenant très âgé-e-s, les aura quitté-e-s, il n’y aura plus personne pour témoigner des chambres à gaz. Les lignées d’enfants et de petits-enfants, bien ou mal vivants, de déportés assassinés, remercient les aînés de cette considération à leur égard. Pourtant, ces héritiers-là sont autant d’archives bien réelles, sont autant de témoins, pour un bout de temps encore, espérons-le. Ils savent parfaitement où est passée leur parentèle. Entendre ou lire de tels propos de la part de déportés revenus, amène à s’interroger avec inquiétude sur ce que fut ou ne fut pas la solidarité dans les camps, quand elle n’était pas induite par une idéologie, communiste à l’époque qui, bien que sélective, n’en fut pas moins réelle.

Pour conclure, dans le fond, qui était Freud, l’homme indissociable de son œuvre (52), sinon un Mensch, un être de parole, généreux ou si l’on préfère, maître de son narcissisme. Freud était honnête, son respect de l’autre se manifestait par le courage de dire, après mise à l’épreuve, ce qu’il estimait juste, vrai, au fur à mesure de l’évolution de ses recherches, quitte à devoir parfois reconnaître s’être trompé. Au service de son invention, la psychanalyse, ce fut son style, sa façon singulière de laisser trace de son passage dans l’histoire des humains. De la modestie de l’homme de science devant son œuvre, témoigne cette lettre-réponse du 14 mai 1938, adressée au délégué sioniste Israël Cohen (53), à Londres, où Freud vient d’être accueilli et où il demandera bientôt à Schur, de l’aider, comme convenu, à ce que la vie le quitte puisqu’elle “n’a plus aucun sens”.

 

« Cher Monsieur,

 

À mes remerciements pour vos vœux de bienvenue en Angleterre, j’ajouterai une petite requête, celle de bien vouloir ne pas me traiter comme un Leader in Israël. Je me contenterais d’être simplement considéré comme un modeste savant et de ne me mettre en avant d’aucune autre manière. Bien que bon Juif, qui n’a jamais renié la judéité, je ne peux cependant pas ne pas prendre en compte ma position négative absolue envers toute religion, y compris la religion juive, qui me met à part du plus grand nombre des nôtres et me rend inapte au rôle que vous m’attribuez.

Votre très dévoué,

Freud »***

 

[N. B. Je viens seulement de réaliser à retardement, après 40 ans, en ce début mai 2005, anniversaire de la naissance de Freud, mais aussi de celle de ma mère, que j’ai l’impression, tout à fait subjective, de ne pas exercer du tout le même métier que les lacaniens. Que l’on taxe mes écrits ou la personne d’une injure supplémentaire, bien que j’ai toujours témoigné de ma formation et de mon travail analytiques, me laisse indifférente****.]

 

Printemps 2005

 

Notes

 

* Lexique : ψa = psychanalyste-s ; ψA = psychanalyse, psychanalytique ; ψ [Psi] • LE TEMPS DU NON.

** Cf. Petit glossaire des concepts freudiens appliqués à la clinique selon François Perrier ; ψ [Psi] • LE TEMPS DU NON, 2000. 30 ans ont passé depuis cette réflexion, extraite de La Chaussée d’Antin, dont la dernière édition par Albin Michel en 1994 n’est toujours pas épuisée.

1 M. W., sur le site : Compte-rendu du livre de Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté. Camps. Histoire. Psychanalyse. Où elle mentionne mon nom et celui de ψ [Psi] • LE TEMPS DU NON car, m’a-t-elle dit, toujours généreuse, elle était obligée de le faire. Je n’ai pas su si d’autres analystes français avaient rendu compte de ce livre. [Février 2017, Anne-Lise n’est plus parmi nous depuis 2013. Elle a toujours été directement informée par mes soins de ce que je pensais, avant publication.]

2 Il n’est pas indispensable de s’attarder sur mes retours aux spéculations universitaires de Lacan, je les mentionne en tant qu’elles ont intellectuellement marqué et mis au pas philosophique, comme écrivait Heidegger dans son Auto-Affirmation de l’Université Allemande en 1933, déjà deux générations, bientôt trois.

3 Ce vilain mot, de castration, ne représente que la nécessité de perdre, de laisser tomber quelque chose à quoi l’on tient, même si elle n’existe pas, pour accéder au champ de la métaphore, du symbolique, de la sublimation. Pour l’enfant, le réel n’est pas toujours agréable mais ça passe très bien, souvent avec colère, qui s’exprimera très vite en paroles, mais sans haine. Le “stade du caprice” lequel, s’il n’est pas satisfait, dévoilerait une haine innée contre ses semblables, est peut-être une invention d’adulte.

4 C’est en effet dans L’Analyse du Rêve que l’on trouve chez Freud le terme de “structure” et la référence, en note, à la linguistique.

5 Cf. Une incroyable rêverie • Freud et Jung à Clark, ψ [Psi] • LE TEMPS DU NON, Paris, 1999.

6 Cf. M. W., Commentaire du texte de Lacan, La famille, 1938, publié à Paris quand les nazis entraient dans Vienne.

7 En anglais pour conserver les genres masculin et féminin.

8 Une analyse personnelle par son père, Freud, inventeur de la psychanalyse, étant impensable et surtout irréalisable.

9 Cela se faisait encore à l’époque en raison de la rareté d’analystes solides, ce n’était pas une entreprise idéale, mais toutlemonde sait que l’idéal n’existe pas.

10 Abraham, Ferenczi, Jones, Pfister, Ludwig Binswanger, Arnold Zweig...

11 Tels des auteurs rompus aux vagabondages dans la psychologie sauvage, les termes de “psychanalyse” et de “sauvage” s’opposant ici, comme s’opposent ceux de “perversion” et de “névrose”.

12 Chez l’érotomane, l’objet du fantasme, l’objet “petit a”, est halluciné en grand “A”. Lacan lui-même, dans l’un de ses séminaires, définit l’érotomanie comme la compulsion à se placer en “objet a”, en objet masochiste du sadisme de l’autre. Alors que, si l’érotomanie et la mystique ont en commun qu’elles sont en permanence l’objet du regard et de l’interpellation d’un autre surmoïque, la première se fait et s’imagine être l’objet de convergence de l’attention de chacun et de tout le monde ; elle se distingue de la seconde, qui est l’objet de l’intérêt d’un seul, déifié. La mystique s’oppose à l’érotomanie sur un point essentiel : elle ne fait de mal à personne.

13 M.W., Commentaire, op. cit.

14 Il est permis d’espérer que l’on ne maîtrisera jamais tout à fait les effets eux-mêmes, sous peine de tarir l’évolution de la psychanalyse, puisqu’ils sont incarnés et subis par des humains qui en infléchissent les formes, la solidité, voire même l’esthétique. Structure freudienne du discours théâtral de chaque névrose, celui de l’obsessionnel, caricature du discours de la religion ; de l’hystérie, caricature du discours de l’art ; structure du discours du rêve ; du discours des formations de l’inconscient ; structure de la grammaire de la psychanalyse en soi. En face, quasi en miroir déformant, structure également, côté psychose, du discours paranoïaque comme caricature d’un discours délirant de la philosophie.

15 Telle la Vérité Révélée, le Verbe Incarné.

16 Cela n’aide pas à faire reconnaître la psychanalyse d’utilité publique depuis le temps, un siècle ! Lacan a pourtant essayé, à la fin des années soixante-dix, de faire avaliser son École par l’État, ce qui lui fut, à juste titre, refusé.

17 Si l’inconscient est structuré comme un langage, ce qui, remarquait Perrier est une tautologie, ce n’est pas pour autant qu’il est collectivisable. Il en est de même de la mémoire. L’inconscient, qui anime, à partir de l’intérieur de sa psyché, chaque être parlant, est organisé à l’inverse de l’idéologie, surmoïque, idéaliste, athée, religieuse... qui, elle, est commandée au psychisme de l’extérieur et aliène le collectif.

18 Comment, outre les écrits et les groupes de travail, savoir que l’analyste est expérimenté ? Depuis les débuts, quatre générations d’analysant-e-s, ce sont eux les véritables témoins, existent de par le monde... Ils ne se distinguent de toutlemonde que si la question de l’équilibre, des qualités pour lesquelles ils sont estimés, leur est posée, à laquelle ils peuvent, s’ils le souhaitent, répondre simplement par “j’ai fait une analyse”, sans plus.

19 Je ne me remettrai pas de la mort très prématurée de Jacques, le mien, envoyé par ses proches, intellectuels staliniens, contre ma mise en garde, à un Lacan valétudinaire. C’était un homme très jeune encore, Juif, héritier de la déportation, mais “sous influence”. Lacan fit avec insistance pression pour remplacer Jacques par son père, médecin-chef d’un petit monopole hospitalier du Sud-Est de la France, plus intéressant pour sa renommée. Je présume n’être pas seule à avoir directement été atteinte par une mort quasiment annoncée, quelques fois après suicide. Le désastre se déroulait au quotidien sous nos yeux. Cf. ma question : « Comment être... »

20 Expression que j’ai empruntée pour les désigner, à Saïd Bellakdhar, avec son accord, il y a vingt ans.

21 Où est aujourd’hui « L’autre scène », celle de l’inconscient, quand l’analyste, s’il est jugé présentable par les critères médiatiques, se fait animateur à la télé, tel un personnage de comédie, au-delà du maquillage nécessaire, complété d’une moumoute ou d’une perruque, éventuellement lifté-e, etc. ?

22 Si j’écrivais en langue verte, je dirais qu’ils prennent ceux qui ne sont pas de leur monde, autrement dit “Les gens”, pour... des billes... Ils les toisent d’un mépris sans doute inconscient, mais tout de même assez net, c’en est parfois gênant.

23 Je me dois de préciser que cette manière de faire ne s’adressait pas à moi.

24 Lesquel-le-s ne fabriquent pas, via l’utilisation du transfert, des clones, c’est peut-être la seule exception en ce domaine, mais préfèrent garder tous les bénéfices pour leur seul usage. Et n’appartiennent évidemment pas à la même classe sociale que les courageuses prolétaires “Filles de joie”, chantées par Brassens. Ce sont souvent aussi les mêmes qui déclarent que l’évaluation du Q. I. ne signifie rien, ne sert à rien. Et pourtant... la nature est tellement injuste que l’important est davantage, peut-être, de ne pas le laisser, son Q. I., en friche, quel qu’en soit le niveau évalué.

25 Exceptés ceux et celles qui avaient, au préalable, fait un parcours personnel analytique classique ailleurs. Chaque analysant-e, en cours d’analyse, prend conscience, après quelque temps, des modifications que la psychanalyse a entraînées sur sa façon d’entendre, de se situer par rapport au monde extérieur, d’être et de conduire sa propre vie, d’en faire quelque chose et d’admettre qu’elle a une fin.

26 Une religion, les modes de penser, structurés à partir du “Père” ou du “Fils du Père” auront mieux servi, sur la durée des comportements, Pétain que Hitler, lequel n’était, contrairement à Jésus-Christ, qu’un fils sans père, Juif ou Pas, d’une mère non vierge.

27 Pour ma part, je ne me lance, quitte à passer pour trop prudente, pas dans un travail avec des “suicidaires” véritables, psychotiques ou non, car ils ne le sont pas tous, loin s’en faut. Quand il me semble avoir entendu une éventualité de suicide réel chez quelqu’un-e, je lui dis que je ne peux pas envisager ce risque, je lui donne une adresse de psychiatre, dans l’immédiat, en attendant d’y voir, si cela est possible, un peu plus clair. Une telle prudence était évidemment impossible du temps des débuts de la psychanalyse, les traits psychiques, caractéristiques de la névrose, étant encore à l’état de friche.

28 Cf. François Perrier, Voyages extraordinaires en Translacanie.

29 Le Witz, l’humour, le rêve et autres formations de l’inconscient, exigent un patient travail d’élucidation, du temps, de l’intérêt pour la psychanalyse. Les lacaniens reflètent assez bien, sur trois générations, le désarroi des temps modernes face à la simple notion de travail, sans lequel l’esprit, la vivacité, la mémoire, la curiosité de savoir, s’érodent et s’étiolent.

30 Viktor Klemperer, Ich will Zeugnis ablegen bis zu Letzten ; G.-A. Goldschmidt, Quand Freud attend le verbe.

31 Pour se rendre à l’évidence devant ce mode d’échanges oral entre Juifs, il suffit de lire Histoires Juives et Nouvelles Histoires Juives, de Raymond Geiger, NRF, 1923-1925.

32 Sur l’héritage français en matière de mépris par le courant lacanien de psychanalyse, mais en même temps sur l’expérience clinique de l’auteur, on peut se reporter au livre de Maria Pierrakos, « La tapeuse de Lacan », Paris, L’Harmattan, 2003.

33 C’est l’avantage des institutions où l’on accepte toutlemonde, comme ça se présente, à condition que ça paye.

34 Comme la France a ignoré, au plan des arts, avec une grossièreté qui ne surprend plus, pendant et après l’Occupation, l’artiste interprète Clara Haskil, grâce à A. Cortot, qui ne craignait pas de l’injurier en tant que  femme, en tant que juive, et de la désavantager en tant que pianiste. Il en fut de même, dans le même contexte mais sans Cortot, pour Wanda Landowska.

35 Cf. infra, W. A. Kœlsch, Une Incroyable rêverie • Freud et Jung à Clark, 1909.

36 Cf. 33e des Nouvelles conférences, Die Weltanschauung.

37 Cf. Petit glossaire des concepts freudiens appliqués à la clinique selon François Perrier.

38 Avec les petits enfants, ça va tout seul.

39 Petit glossaire... op. cit.

40 Une collègue me faisait finement remarquer que, une fois le contre-transfert décodé, il était alors neutralisé. Mais encore faut-il que l’analyste se soit interrogé sur cet écueil, dès le premier entretien avec un-e postulant-e à l’analyse. De même, l’analyse du rêve, entre autres outils de confrontation avec le contre-transfert, dès le début de la pratique analytique, est très utile.

41 François Perrier, La Chaussée d’Antin, op. cit. et Siegfried Bernfeld, De la formation analytique, op. cit.

42 Autrement dit à ne pas proposer ses services quand il ne lui a rien été demandé.

43 Cf. infra, Freud, Pourquoi la guerre ?

44 Cf. supra sur le site, à « Courrier ».

45 Le mythe d’Œdipe est désigné comme tel, en ce que son auteur, Sophocle, décrit une structure exemplaire, impensable par le réel humain, imparfait de nature. C’est, dit Freud, le privilège de l’artiste, que de condenser en une œuvre sublime, fût-elle idéalement négative, les éléments discrets du réel humain.

46 M. W., avec Michèle Dacher, Histoire de Louise, Le Seuil, 1979, préface de Françoise Dolto. Françoise Dolto, sur la dédicace de ses livres, écrivait à mon intention que j’étais “messagère” et “courageuse”, si tel est le cas, elle n’y est pas pour rien, et c’est ce que j’essaie de transmettre.

47 Cf. M. W., en anglais, A French Antisemitism.

48 On pourrait s’interroger plus généralement sur la valeur réelle d’un diagnostic psychiatrique de la part d’analystes, et surtout de ses conséquences.

49 Lorsque j’ai annoncé que, faute d’autre solution, mon seul recours serait d’émigrer en Israël, il me fut répondu de deux sortes : 1 - “C’est ça, fais ça, ils [sic] ont besoin d’analystes en Israël.” 2 - [Les idéologues - “Qu’est-ce que tu vas aller faire là-bas ? Ô, ben moi, je n’irais surtout pas.”] Y faire ? Ne pas mourir prématurément, c’est aussi simple que ça.

50 Au pluriel, le terme “solidarités” marque plus nettement encore sa différence, laïque de comportement humain non mercantile, avec celui, religieux, de “charité”. Cette différence fut déjà, il y a très longtemps, explicitée dans l’Ancien Testament.

51 En prime, les Objets trouvés, l’École des taxis, le Laboratoire de la police...

52 Cf. infra, Siegfried Bernfeld, De la formation analytique, ψ [Psi] • LE TEMPS DU NON, et Ernst Federn, témoin de la psychanalyse, Puf, 1994.

53 M. W., La nuit tombe...

*** Qu’est-ce qu’être Juif ? Une hypothèse serait peut-être, quels que soient les générations, les hiérarchies, les idéologies, les choix, les événements, les pratiques religieuses plus ou moins orthodoxes, les sectes laïques, chaque sujet parlant, de prendre en compte une transmission culturelle et intellectuelle de tous les temps, selon laquelle être Juif, c’est être celui et celle qui ne croient ni à un Rédempteur unique incarné, ni à une Résurrection, laquelle représente une position radicalement antipathique à l’hypothèse de Freud quant à la pulsion de mort, c’est-à-dire au retour du vivant à l’inanimé originel, du corps et de la psyché, au non-être absolu.

**** Ce n’est peut-être que l’effet du temps qui passe, c’est comme si l’inconscient se fermait à ce qui se répète à l’identique et ne l’intéresse plus. Plus rien ne [se] refoule, chaque événement du passé peut se retrouver, intact, sans déformation, s’exploiter, mais est devenu neutre.

 

 

 

ψ  [Psi] • LE TEMPS DU NON
cela ne va pas sans dire
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